Histoire

Missions chrétiennes et polygamie : un conflit fondateur en Afrique

Par la rédaction de fornication.infoVérifié le Lecture : 9 min10 sources
Illustration : un médaillon avec un parchemin, devant des baobabs dans la savane, entouré de passants d'aujourd'hui
L'essentiel

Comment les missionnaires ont-ils traité la polygamie en Afrique ?

Les missions catholiques et protestantes ont généralement refusé le baptême aux hommes polygames tant qu'ils ne gardaient pas une seule épouse. Cette exigence a divisé des familles et écarté de nombreux convertis. Elle a favorisé des Églises africaines plus tolérantes, comme le harrisme ; les anglicans ont assoupli leur règle en 1988, l'Église catholique a maintenu la sienne.

Sommaire
  1. Que demandaient les missionnaires aux convertis polygames ?
  2. Quelles conséquences pour les épouses renvoyées ?
  3. Pourquoi des Églises africaines indépendantes sont-elles nées ?
  4. Comment la doctrine catholique s'est-elle fixée ?
  5. Les Églises protestantes ont-elles changé de position ?
  6. Ce débat est-il clos aujourd'hui ?
  7. Questions fréquentes
  8. Sources

Que demandaient les missionnaires aux convertis polygames ?

Les missionnaires demandaient en règle générale à un homme polygame de ne garder qu'une épouse avant de recevoir le baptême. Pour les Églises issues de la Réforme comme pour l'Église catholique, le mariage chrétien unit un seul homme et une seule femme, et un converti ne pouvait entrer dans l'Église en conservant plusieurs épouses. Cette règle s'est heurtée, dans une grande partie de l'Afrique, à des sociétés où la polygamie était une institution familiale ordinaire.

Chez les anglicans, la règle a été écrite noir sur blanc lors de la conférence de Lambeth de 1888, qui réunit les évêques de toute la Communion. Sa résolution 5 dispose que les personnes vivant en polygamie ne doivent pas être admises au baptême ; elles peuvent rester candidates et recevoir l'instruction chrétienne jusqu'à ce qu'elles soient en mesure d'accepter la loi du Christ [1]. Cette partie a été adoptée par 83 voix contre 21 [1].

L'Église catholique appliquait un principe voisin, fixé par son droit canonique. Le canon 1148 du Code de 1983 prévoit qu'un homme non baptisé ayant plusieurs épouses non baptisées peut, après son baptême, garder l'une d'elles et renvoyer les autres, s'il lui est difficile de rester avec la première [2]. Le mariage doit ensuite être célébré selon la forme canonique [2].

Les méthodistes, arrivés en Côte d'Ivoire en 1924, suivaient la même ligne. Le missiologue David A. Shank rapporte qu'ils refusaient le baptême ou l'admission comme membres aux polygames, et cite le missionnaire Frederick Price selon lequel un nombre incalculable de candidats furent écartés pour cette raison [3]. Dans tous les cas, le catéchuménat, la période de préparation au baptême, devenait pour l'homme polygame une salle d'attente parfois sans issue.

Repères chronologiques

  1. 1888Conférence anglicane de Lambeth : les polygames ne sont pas admis au baptême (résolution 5)
  2. 1913Le prophète William Wadé Harris commence à prêcher en Côte d'Ivoire et baptise sans exiger la monogamie
  3. 1921Simon Kimbangu lance au Congo belge un mouvement qui rejette au contraire la polygamie
  4. 1924Arrivée des méthodistes britanniques en Côte d'Ivoire : refus du baptême aux polygames
  5. 1981Familiaris consortio : la polygamie « s'oppose radicalement » à la communion conjugale
  6. 1983Code de droit canonique : le canon 1148 règle le baptême des polygames
  7. 1988Lambeth admet le baptême d'un polygame qui s'engage à ne plus se remarier
  8. 2026Rapport du SCEAM : pas de baptême des catéchumènes polygames avant un engagement monogame

Quelles conséquences pour les épouses renvoyées ?

Les épouses renvoyées perdaient leur statut d'épouse aux yeux de l'Église, et les textes religieux eux-mêmes ont reconnu que cette séparation posait un problème grave. Le Catéchisme de l'Église catholique parle du drame de celui qui, voulant se convertir, doit renvoyer une ou plusieurs femmes avec lesquelles il a partagé des années de vie conjugale [4]. Il en déduit un devoir grave de remplir ses obligations envers ses anciennes épouses et ses enfants [4].

Le droit canonique organise ce devoir. Le paragraphe 3 du canon 1148 demande à l'évêque du lieu de veiller à ce que la première épouse et les autres épouses renvoyées reçoivent un soutien suffisant, selon la justice, la charité chrétienne et l'équité naturelle [2]. Le texte tient compte des conditions morales, sociales et économiques de chaque situation [2].

Les anglicans de 1888 avaient aussi distingué la situation des femmes. La seconde partie de la résolution 5 admet que certaines épouses de polygames puissent être baptisées, en laissant aux autorités locales de l'Église le soin d'en fixer les conditions ; elle n'a été votée que par 54 voix contre 34 [1]. Cette différence de traitement entre le mari et ses épouses suggère que les évêques ne tenaient pas ces dernières pour responsables de l'union.

Le sort concret des épouses renvoyées est mal documenté dans les sources consultées. Le rapport des évêques africains, présenté à Kigali en 2025 et publié en 2026, reconnaît que la question se heurte à des résistances justifiées par des raisons culturelles, et place la dignité des femmes au centre de sa réflexion [5]. En 1988, l'argument principal de l'assouplissement anglican était d'ailleurs d'éviter de briser des familles où de nombreux enfants dépendent du foyer [6].

Pourquoi des Églises africaines indépendantes sont-elles nées ?

Des Églises africaines indépendantes sont nées en partie parce que des prédicateurs africains ont baptisé sans exiger la monogamie, là où les missions la réclamaient. Le cas le plus célèbre en Afrique francophone est celui du Libérien William Wadé Harris, qui traverse le fleuve Cavally et entre en Côte d'Ivoire le 27 juillet 1913 [3]. Selon Shank, il baptise plus de 100 000 personnes en dix-huit mois, en Côte d'Ivoire et en Gold Coast, avant d'être arrêté, battu et expulsé en janvier 1915 [3].

Harris ne dénonçait pas la polygamie : il l'acceptait comme un fait de la vie africaine. En décembre 1928, il affirma encore à un chef de village que la polygamie était valable si la loi de Dieu était respectée [3]. Son exigence portait sur l'abandon des objets rituels traditionnels et sur l'observance des commandements, pas sur le nombre d'épouses.

Les missions ont d'abord profité de ce mouvement. Mgr Moury, qui dirigeait la mission catholique et désespérait en 1911 de ses progrès, voyait en 1914 des peuples entiers demander le baptême ; l'Église catholique ivoirienne comptait 13 000 membres en 1923 [3]. Les méthodistes britanniques, arrivés en 1924, réorganisent en seize mois plus de 160 chapelles et inscrivent plus de 32 000 noms sur leurs registres, mais refusent les polygames [3].

Une Église autonome a fini par naître. En décembre 1928, Harris charge Jonas Ahui, un choriste ébrié de Petit-Bassam, de reprendre son œuvre ; l'Église harriste, que Shank date de 1931, a été dirigée par Ahui jusqu'à sa mort en 1992 [3]. Son histoire et sa position sur le mariage sont détaillées dans notre article sur le harrisme en Côte d'Ivoire.

L'indépendance ne signifiait pas pour autant la tolérance. Au Congo belge, le mouvement lancé en avril 1921 par Simon Kimbangu, ancien catéchiste d'une mission baptiste, a donné naissance à une Église qui rejette la polygamie, l'alcool, le tabac et la danse [7]. Première Église africaine indépendante admise au Conseil œcuménique des Églises, en 1969, elle montre que l'autonomie à l'égard des missions pouvait aussi s'accompagner d'une discipline plus stricte [7].

Comment la doctrine catholique s'est-elle fixée ?

La doctrine catholique s'est fixée en 1981 avec l'exhortation Familiaris consortio, puis dans le Code de droit canonique de 1983 et le Catéchisme. Publiée par Jean-Paul II le 22 novembre 1981, l'exhortation affirme que la polygamie « s'oppose radicalement » à la communion conjugale [8]. Elle la juge contraire au dessein de Dieu, à l'égale dignité de l'homme et de la femme et au caractère unique et exclusif de l'amour conjugal [8].

Le même texte encourage l'inculturation, c'est-à-dire l'accueil dans la foi de ce que chaque culture peut apporter, mais à deux conditions : la compatibilité avec l'Évangile et la communion avec l'Église universelle [8]. La polygamie se trouve ainsi exclue du champ de l'inculturation, même dans les pays où elle est une institution coutumière.

Le Code de 1983 a donné à cette position une traduction pratique avec le canon 1148, qui règle le cas du polygame qui demande le baptême [2]. Le Catéchisme de l'Église catholique réaffirme que la polygamie ne s'accorde pas à la loi morale, tout en reconnaissant le drame humain des séparations [4].

La position a été rappelée récemment. Le 25 novembre 2025, le Dicastère pour la doctrine de la foi a présenté la note doctrinale Una caro, éloge de la monogamie, approuvée par le pape Léon XIV le 21 novembre [9]. La note mentionne les échanges avec les évêques africains sur la polygamie et cite des études des cultures africaines qui contredisent l'idée d'une monogamie exceptionnelle sur le continent [9]. La pastorale catholique actuelle est présentée dans notre article sur l'Église catholique face à la polygamie en Afrique.

Les Églises protestantes ont-elles changé de position ?

Oui, au moins chez les anglicans : la conférence de Lambeth de 1988 a admis le baptême de polygames, un siècle après l'avoir refusé. Selon le Christian Science Monitor, la résolution adoptée à Canterbury permet de baptiser un converti qui a plusieurs épouses s'il promet de ne plus se marier tant que vivent les épouses qu'il avait au moment de sa conversion [6]. Elle réaffirme en même temps que la monogamie est le dessein de Dieu [6].

Ce changement traduit le poids nouveau des évêques africains, dans une Communion anglicane dont l'Afrique est devenue la région de plus forte croissance [6]. L'évêque kényan Manasses Kuria défendait l'idée que des personnes venues au Christ dans cette situation ne devaient pas être contraintes de se séparer de leurs épouses [6].

La règle de 1988 distingue le passé et l'avenir. Un polygame peut entrer dans l'Église avec sa famille telle qu'elle est, mais il ne peut plus prendre de nouvelle épouse ; les Églises gardent ainsi l'idéal monogame sans exiger de séparation. Les sources consultées ne font pas état d'une règle commune aux autres Églises protestantes, dont les pratiques relèvent de chaque dénomination.

Ce débat est-il clos aujourd'hui ?

Non : la question reste discutée, mais les Églises catholiques d'Afrique ont confirmé en 2026 qu'elles n'accepteraient aucune forme de reconnaissance de la polygamie. Le rapport final de la commission du Symposium des conférences épiscopales d'Afrique et de Madagascar (SCEAM), publié le 24 mars 2026 par le secrétariat général du Synode, recommande de n'admettre au baptême les catéchumènes polygames qu'après leur engagement libre dans un mariage monogame [5].

Le même rapport insiste sur un accompagnement patient et respectueux, et non sur l'exclusion ou la stigmatisation [5]. Il reconnaît que, tout au long de l'histoire de l'évangélisation, les tentatives d'accueil des personnes en union polygame ont suivi des modèles différents selon les diocèses et les conférences épiscopales, parfois dans une même aire culturelle [5]. Ce constat confirme que la règle missionnaire a toujours été appliquée avec des variations locales.

La polygamie reste aujourd'hui minoritaire chez les chrétiens d'Afrique, sans avoir disparu. Selon le Pew Research Center, 3 % des chrétiens d'Afrique subsaharienne vivent dans un ménage polygame, contre 25 % des musulmans ; mais la proportion atteint 24 % chez les chrétiens du Burkina Faso, et au Tchad les chrétiens sont plus souvent dans ce cas que les musulmans (21 % contre 10 %) [10]. Les positions des différentes religions sont comparées dans notre article sur islam, christianisme, traditions et polygamie en Afrique.

Questions fréquentes

Un polygame pouvait-il être baptisé par les missionnaires ?

En général non, tant qu'il n'avait pas renvoyé ses épouses sauf une. La conférence anglicane de Lambeth l'a formulé en 1888, et l'Église catholique applique une règle voisine, reprise par le canon 1148 du Code de 1983. Les anglicans ont assoupli cette règle en 1988.

Pourquoi le harrisme a-t-il eu autant de succès ?

Parce que William Wadé Harris baptisait sans exiger l'abandon de la polygamie, qu'il tenait pour compatible avec la loi de Dieu. Il aurait baptisé plus de 100 000 personnes en dix-huit mois en 1913-1914, alors que les méthodistes arrivés ensuite refusaient les polygames.

Les protestants acceptaient-ils la polygamie ?

Non, pas au départ : anglicans et méthodistes refusaient le baptême aux polygames. En 1988, la conférence de Lambeth a admis le baptême d'un polygame qui promet de ne plus se marier, tout en réaffirmant la monogamie comme idéal. Aucune règle commune aux autres Églises protestantes n'a été trouvée.

Que devenaient les épouses renvoyées ?

Les sources historiques consultées documentent mal leur sort concret. Le droit canonique demande à l'évêque de veiller à ce qu'elles reçoivent un soutien suffisant, et le Catéchisme impose à l'ancien polygame des obligations envers ses anciennes épouses et ses enfants.

Les Églises africaines indépendantes étaient-elles toutes favorables à la polygamie ?

Non. Le harrisme l'acceptait, mais le kimbanguisme, né au Congo belge en 1921, rejette la polygamie comme l'alcool et le tabac. L'indépendance à l'égard des missions ne déterminait pas à elle seule la position sur le mariage.

L'Église catholique a-t-elle assoupli sa position en 2025 ou 2026 ?

Non. La note Una caro, présentée le 25 novembre 2025, fait l'éloge de la monogamie, et le rapport des évêques d'Afrique publié le 24 mars 2026 exclut toute reconnaissance de la polygamie. Il recommande seulement un accompagnement patient des catéchumènes polygames.

Sources

  1. anglicancommunion.org — https://www.anglicancommunion.org/resources/document-library/lambeth-conference/1888/resolution-5?year=1888
  2. vatican.va — https://www.vatican.va/archive/cod-iuris-canonici/fra/documents/cic_libro4_cann1141-1150_fr.html
  3. dacb.org — https://dacb.org/stories/liberia/legacy-harris/
  4. vatican.va — https://www.vatican.va/archive/FRA0013/__P82.HTM
  5. vaticannews.va — https://www.vaticannews.va/en/vatican-city/news/2026-03/synod-releases-final-reports-study-group-no-2-secam-commission.html
  6. csmonitor.com — https://www.csmonitor.com/1988/0810/olam.html
  7. britannica.com — https://www.britannica.com/topic/Kimbanguist-Church
  8. vatican.va — https://www.vatican.va/content/john-paul-ii/fr/apost_exhortations/documents/hf_jp-ii_exh_19811122_familiaris-consortio.html
  9. vaticannews.va — https://www.vaticannews.va/en/vatican-city/news/2025-11/doctrine-of-faith-monogamy-not-limitation-but-promise-infinite.html
  10. pewresearch.org — https://www.pewresearch.org/short-reads/2020/12/07/polygamy-is-rare-around-the-world-and-mostly-confined-to-a-few-regions/

Information générale, ce n'est pas un conseil juridique ni religieux.

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