Histoire

La Révolution tranquille et la fin de la morale sexuelle d'Église

Par la rédaction de fornication.infoVérifié le Lecture : 9 min14 sources
Illustration : un médaillon avec un parchemin, devant le château Frontenac à Québec, entouré de passants d'aujourd'hui
L'essentiel

Comment la Révolution tranquille a-t-elle changé les mœurs au Québec ?

À partir de 1960, le gouvernement de Jean Lesage confie à l'État l'éducation, la santé et l'aide sociale, jusque-là tenues par l'Église. Le rapport Parent mène au ministère de l'Éducation en 1964. Dans le même mouvement, beaucoup de Québécois délaissent la messe dominicale et rompent avec la morale sexuelle traditionnelle, tandis que Vatican II renouvelle l'Église.

Sommaire
  1. Qu'est-ce que la Révolution tranquille ?
  2. Quelle place l'Église occupait-elle avant 1960 ?
  3. Comment l'État a-t-il remplacé l'Église ?
  4. Quel rôle a joué le rapport Parent ?
  5. Comment les mœurs et le droit de la famille ont-ils changé ?
  6. Quelle a été la réponse de l'Église ?
  7. Que reste-t-il de cette rupture aujourd'hui ?
  8. Questions fréquentes
  9. Sources

Qu'est-ce que la Révolution tranquille ?

La Révolution tranquille est la période de réformes rapides menées au Québec par le gouvernement libéral de Jean Lesage, de son élection en 1960 à sa défaite en 1966. Le 22 juin 1960, les libéraux remportent 51 sièges avec 51,5 % des voix, contre 43 sièges à l'Union nationale, au pouvoir depuis 1944 [1]. Leur slogan, « C'est le temps que ça change », résume l'ambition du nouveau gouvernement [1].

Les réformes touchent l'économie autant que la société. Le gouvernement crée la Société générale de financement en 1962, gagne le 14 novembre 1962 une élection sur la nationalisation de l'énergie, puis nationalise en 1963 les entreprises privées d'électricité ; la Caisse de dépôt et placement suit en 1965 [1]. En 1966, l'Union nationale de Daniel Johnson revient au pouvoir avec 56 sièges contre 50, alors que les libéraux avaient obtenu plus de voix [1].

Le nom de la période reste discuté. Le sociologue Jean-Philippe Warren, de l'Université Concordia, montre que la formule anglaise « quiet revolution » circule dans la presse canadienne dès la fin de 1961, sans qu'on ait retrouvé l'article du Globe and Mail souvent présenté comme son origine [2]. Le français l'adopte entre 1962 et 1964, au point que la revue Cité libre la juge acquise en avril 1964 [2].

Repères chronologiques

  1. 196022 juin : les libéraux de Jean Lesage battent l'Union nationale, au pouvoir depuis 1944
  2. 196124 mars : création de la commission Parent ; mise sur pied d'un système d'hôpitaux publics
  3. 1962Ouverture du concile Vatican II, qui dure jusqu'en 1965
  4. 19638 mai : publication du premier tome du rapport Parent
  5. 1964Création du ministère de l'Éducation ; la loi 16 modifie le statut de la femme mariée
  6. 1966L'Union nationale de Daniel Johnson remporte l'élection malgré un vote libéral plus élevé
  7. 1968Introduction du mariage civil au Québec ; encyclique Humanae vitae le 25 juillet
  8. 196914 mai : le bill C-150, qui touche la contraception et l'avortement, est adopté en troisième lecture

Quelle place l'Église occupait-elle avant 1960 ?

Avant 1960, l'Église catholique encadrait l'essentiel de la vie sociale québécoise, de l'école à l'hôpital. L'Encyclopédie canadienne compte environ 5 000 prêtres au Québec en 1940, soit un pour 539 fidèles, sans même inclure les communautés religieuses [3]. Elle décrit une piété intense, qui ne se dissipe qu'après 1960 [3].

L'éducation était son domaine. Les religieux assuraient la majorité de l'enseignement, les comités catholique et protestant du Conseil de l'instruction publique avaient seuls autorité sur les programmes et le personnel du primaire, et les collèges classiques, contrôlés par le clergé, étaient la seule porte d'entrée de l'université [5]. Le sociologue Simon Langlois rappelle que les professeurs de l'Université Laval devaient renouveler chaque année un serment antimoderniste [4]. Il recense pour les années 1950 quarante-cinq collèges classiques de garçons, seize de filles et soixante-six écoles normales de filles [4].

La morale sexuelle suivait ce cadre. Le Code civil du Bas-Canada de 1866 ne permettait de dissoudre le mariage que par la mort, et seuls les ministres du culte pouvaient le célébrer [7]. Le divorce n'était possible que par une loi privée du Parlement fédéral [7], et dans les années 1950 les enfants dits illégitimes étaient confiés en adoption [4], ce dont témoigne l'histoire des orphelins de Duplessis.

Comment l'État a-t-il remplacé l'Église ?

L'État a remplacé l'Église en prenant à sa charge, au cours des années 1960, l'aide sociale, la santé et l'éducation [3]. Dès 1961, le gouvernement Lesage met sur pied un système d'hôpitaux publics, crée le ministère des Affaires culturelles et ouvre des maisons du Québec à l'étranger [1]. Le rôle de l'Église dans la société diminue alors fortement, conséquence directe de l'expansion de l'État selon l'Encyclopédie canadienne [1].

La sécularisation gagne aussi les organisations. Les syndicats catholiques deviennent la Confédération des syndicats nationaux, et les associations, les universités et l'État adoptent la neutralité religieuse [3]. La société québécoise, conservatrice jusqu'en 1959, se « décléricalise » [3].

L'Église perd en même temps ses propres troupes. Après 1960, le clergé et les communautés religieuses connaissent un exode important, et les vocations chutent fortement [3].

Quel rôle a joué le rapport Parent ?

Le rapport Parent a fourni le plan de la prise en charge de l'éducation par l'État. Le gouvernement libéral crée le 24 mars 1961 la Commission royale d'enquête sur l'enseignement, présidée par Mgr Alphonse-Marie Parent, vice-recteur de l'Université Laval, avec notamment le journaliste Gérard Filion et le sociologue Guy Rocher [5]. Le premier tome paraît le 8 mai 1963 ; le rapport complet compte trois tomes en cinq volumes et plus de 500 recommandations [5].

Ses propositions dessinent l'école québécoise moderne. Il recommande l'école obligatoire et gratuite jusqu'à 15 ans, les écoles polyvalentes, les cégeps, l'Université du Québec, un régime de prêts et bourses et un ministère de l'Éducation [5]. Ce ministère voit le jour en 1964, et le Conseil supérieur de l'éducation tient sa première réunion le 31 août 1964, en présence de Paul Gérin-Lajoie, premier titulaire du ministère [5] [6].

L'Église s'est opposée sans succès à la remise en cause de son rôle scolaire [1]. Mgr Parent lui-même ne croyait pas qu'un ministère favoriserait l'ingérence politique [5]. La confessionnalité ne disparaît pas pour autant : en février 1966, les écoles catholiques sont regroupées en 55 commissions scolaires catholiques, à côté de neuf commissions protestantes [5].

Comment les mœurs et le droit de la famille ont-ils changé ?

Les mœurs ont changé par une rupture avec la morale traditionnelle, en particulier en matière sexuelle, que l'Encyclopédie canadienne situe après 1960 [3]. Une grande partie de la population cesse alors d'assister à la messe du dimanche [3]. Le droit suit, par une série de lois qui desserrent l'encadrement religieux du couple.

La première touche les femmes mariées. La loi 16 de 1964 modifie leur statut juridique, jusque-là assimilé à celui d'une mineure [1]. Le mariage civil est introduit au Québec en 1968, l'année où une loi fédérale permet le divorce par les tribunaux [7]. Suivent la reconnaissance de certains droits de l'enfant naturel en 1970 et le remplacement de la puissance paternelle par l'autorité parentale en 1977 [7].

La régulation des naissances sort aussi de la clandestinité. À partir de 1967, le gouvernement québécois subventionne la formation de spécialistes et de travailleurs sociaux francophones ainsi que Seréna, organisme de méthodes naturelles fondé par un couple de laïcs, Rita et Gilles Breault, dans le cadre de la morale catholique [8]. À Ottawa, le bill omnibus C-150, adopté en troisième lecture le 14 mai 1969, fait sortir la contraception du Code criminel et autorise l'avortement thérapeutique [8], comme le détaille notre page sur le bill C-150.

La fécondité baisse brutalement pendant ces années. Selon l'Institut de la statistique du Québec, l'indice synthétique de fécondité passe de 3,99 enfants par femme en 1959 à 3,07 en 1965, puis à 2,09 en 1970 et 1,77 en 1972 [9]. Langlois souligne toutefois que les Québécoises avaient largement commencé à limiter leurs naissances avant les années 1960 [4].

Le mouvement se prolonge après le départ de Jean Lesage. En 1978, le Conseil du statut de la femme recommande de respecter la liberté de choix entre le mariage et l'union de fait, position que le gouvernement fait sienne, et le partage du patrimoine familial entre époux est introduit en 1989 [7]. Le nombre de mariages célébrés au Québec tombe de 53 967 en 1972 à 22 046 en 2009, selon le démographe Benoît Laplante [7].

Quelle a été la réponse de l'Église ?

L'Église a répondu par un renouvellement interne plutôt que par une opposition frontale, sans renoncer à sa doctrine sexuelle. Le concile Vatican II, annoncé en 1959 et tenu de 1962 à 1965, introduit la liturgie en langue courante, tourne le prêtre vers l'assemblée et assouplit les règles des mariages mixtes [3]. Les protestants, longtemps qualifiés d'hérétiques, y deviennent des « frères séparés » [3]. Face aux réformes québécoises, la hiérarchie et le clergé, débordés, gardent selon l'Encyclopédie canadienne un « silence prudent » [3].

La contraception devient le point de friction. L'encyclique Humanae vitae, datée du 25 juillet 1968, exclut toute action visant à rendre la procréation impossible, mais admet le recours aux périodes infécondes pour des motifs sérieux [10]. Réunis à Winnipeg en septembre 1968, les évêques canadiens assurent que les catholiques qui ne parviennent pas à suivre cet enseignement après un effort sincère agissent en bonne conscience ; ils reviennent sur cette lecture en 1973 [11].

L'épiscopat ne s'oppose pas non plus à la réforme du Code criminel sur la contraception [8]. Il prend en revanche position sur la régulation des naissances et l'avortement en 1977 et en 1981 [3]. L'Église maintient ainsi sa doctrine sans plus pouvoir l'imposer par la loi.

Que reste-t-il de cette rupture aujourd'hui ?

Il en reste une société où l'appartenance catholique demeure majoritaire mais où la morale sexuelle d'Église ne règle plus les comportements. Au recensement de 2021, 53,8 % des Québécois se disaient catholiques, contre 74,7 % en 2011 ; le Québec reste la seule province où plus de la moitié de la population se déclare catholique [12]. À l'échelle du Canada, la part des personnes participant au moins une fois par mois à une activité religieuse en groupe est passée de 42,5 % en 1985 à 23,3 % en 2019 [13].

La vie de couple hors mariage, autrefois réprouvée, est devenue la norme. En 1976, 9,8 % des naissances québécoises avaient lieu hors mariage ; la proportion dépasse la moitié en 1995 (50,6 %) et atteint 65,2 % en 2021 [14]. Ce basculement prolonge la désaffection religieuse décrite dans notre page sur le déclin du catholicisme québécois.

L'interprétation de la période reste ouverte. Dès 1964, Pierre Maheu voit dans l'expression « Révolution tranquille » un mythe, et d'autres auteurs parlent plutôt d'une évolution bruyante que d'une révolution [2]. Les données démographiques rappellent aussi que certains changements, comme la limitation des naissances, avaient commencé dans les années 1950 [4] [9].

Questions fréquentes

Quand a eu lieu la Révolution tranquille ?

La Révolution tranquille correspond surtout aux années 1960 à 1966, sous le gouvernement libéral de Jean Lesage. Elle commence avec l'élection du 22 juin 1960 et s'achève avec la victoire de l'Union nationale de Daniel Johnson en 1966 [1]. Ses effets se prolongent ensuite, par exemple avec le mariage civil en 1968 [7].

Pourquoi parle-t-on de révolution tranquille ?

On parle de révolution tranquille parce que des changements rapides et profonds sont passés par les urnes et par la loi. La formule anglaise « quiet revolution » apparaît dans la presse canadienne à la fin de 1961, puis passe au français entre 1962 et 1964 [2]. Son caractère contradictoire a été critiqué dès 1964 [2].

La Révolution tranquille a-t-elle fait baisser la natalité ?

Elle a accompagné une baisse très rapide, sans en être la seule cause. L'indice de fécondité tombe de 3,99 enfants par femme en 1959 à 2,09 en 1970, selon l'Institut de la statistique du Québec [9]. Les Québécoises avaient toutefois commencé à limiter leurs naissances dès les années 1950 [4].

Le mariage civil existait-il au Québec avant la Révolution tranquille ?

Non. Sous le Code civil du Bas-Canada, la célébration du mariage était réservée aux ministres du culte, et le mariage civil n'a été introduit qu'en 1968 [7]. La même année, une loi fédérale a permis le divorce devant les tribunaux [7].

Qu'a changé la loi 16 de 1964 ?

La loi 16 de 1964 a modifié le statut juridique de la femme mariée, qui était jusque-là assimilé à celui d'une mineure [1]. Elle s'inscrit dans les réformes du gouvernement Lesage la même année que la création du ministère de l'Éducation [1].

Les écoles sont-elles devenues laïques en 1964 ?

Non. Le ministère de l'Éducation créé en 1964 retire au clergé la direction du système, mais les écoles restent confessionnelles [5]. En 1966, elles sont regroupées en 55 commissions scolaires catholiques et neuf commissions protestantes [5].

Les Québécois sont-ils encore catholiques ?

Oui, en majorité, par appartenance déclarée. Au recensement de 2021, 53,8 % des Québécois se disaient catholiques, contre 74,7 % en 2011 [12]. La pratique religieuse est en revanche beaucoup plus faible qu'avant 1960 [3].

Sources

  1. thecanadianencyclopedia.ca — https://www.thecanadianencyclopedia.ca/fr/article/revolution-tranquille
  2. histoireengagee.ca — https://histoireengagee.ca/wp-content/uploads/2016/09/WARREN-Jean-Philippe.-Lorigine-dun-nom...-1.pdf
  3. thecanadianencyclopedia.ca — https://www.thecanadianencyclopedia.ca/en/article/catholicism
  4. assets.erudit.tech — https://assets.erudit.tech/en/journals/rs/2011-v52-n2-rs5003182/1005687ar.pdf
  5. thecanadianencyclopedia.ca — https://www.thecanadianencyclopedia.ca/fr/article/la-commission-royale-d-enquete-sur-l-enseignement-dans-la-province-de-quebec-commission-parent
  6. cse.gouv.qc.ca — https://www.cse.gouv.qc.ca/wp-content/uploads/2024/12/6-retour-historique-60eCSE.pdf
  7. espace.inrs.ca — https://espace.inrs.ca/id/eprint/8902/1/Laplante2_2011.pdf
  8. thecanadianencyclopedia.ca — https://www.thecanadianencyclopedia.ca/fr/article/histoire-de-la-regulation-des-naissances-au-canada
  9. statistique.quebec.ca — https://statistique.quebec.ca/fr/produit/tableau/taux-de-fecondite-selon-le-groupe-dage-de-la-mere-indice-synthetique-de-fecondite-et-age-moyen-a-la-maternite-quebec
  10. vatican.va — https://www.vatican.va/content/paul-vi/fr/encyclicals/documents/hf_p-vi_enc_25071968_humanae-vitae.html
  11. catholicregister.org — https://catholicregister.org/opinion/columnists/item/27650-fr-raymond-j-de-souza-canada-took-wrong-side-in-humanae-vitae-debate
  12. www150.statcan.gc.ca — https://www150.statcan.gc.ca/n1/daily-quotidien/221026/dq221026b-fra.htm
  13. www150.statcan.gc.ca — https://www150.statcan.gc.ca/n1/pub/75-006-x/2021001/article/00010-fra.htm
  14. statistique.quebec.ca — https://statistique.quebec.ca/fr/produit/tableau/proportion-de-naissances-hors-mariage-selon-le-rang-de-naissance-quebec

Information générale, ce n'est pas un conseil juridique ni religieux.

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