Histoire

Les mariages à la façon du pays, entre traite des fourrures et Église

Par la rédaction de fornication.infoVérifié le Lecture : 10 min10 sources
Illustration : un médaillon avec un parchemin, devant le château Frontenac à Québec, entouré de passants d'aujourd'hui
L'essentiel

Qu'est-ce qu'un mariage à la façon du pays ?

Le mariage à la façon du pays désigne les unions conclues selon les coutumes autochtones entre commerçants de fourrures européens et femmes autochtones ou métisses, sans prêtre ni registre. Courantes du XVIIe au XIXe siècle, condamnées par des missionnaires, elles ont été jugées valides par un tribunal québécois en 1867 et sont à l'origine de nombreuses familles métisses.

Sommaire
  1. Que signifie « à la façon du pays » ?
  2. Pourquoi ces unions comptaient-elles dans la traite ?
  3. Comment les compagnies de traite les considéraient-elles ?
  4. Comment les Églises et les missionnaires les jugeaient-ils ?
  5. Quel statut juridique avaient-elles ?
  6. Quel lien avec la naissance des Métis ?
  7. Pourquoi ces unions ont-elles décliné ?
  8. Questions fréquentes
  9. Sources

Que signifie « à la façon du pays » ?

« À la façon du pays » signifie « selon la coutume du pays » : l'expression désigne un mariage conclu selon les usages des peuples autochtones, sans prêtre, sans pasteur et sans acte écrit. L'Encyclopédie canadienne décrit ces unions comme un engagement mutuel envers la parenté et la communauté de l'épouse, et pas seulement envers elle [1]. En anglais, on parle de country marriages et de country wives.

La pratique a duré du début du XVIIe siècle à la fin du XIXe [2]. Sa forme variait selon les nations autochtones. Le prétendant offrait souvent des présents à la famille de la femme, parfois un cheval ; un traiteur rapporte avoir donné quinze fusils et quinze couvertures, entre autres biens [2]. Cet échange scellait l'union aux yeux de la famille, qui consacrait ainsi le couple selon les traditions de son groupe [2].

Ces unions n'étaient pas toujours pensées comme définitives, et l'un ou l'autre des conjoints pouvait y mettre fin [2]. Beaucoup ont pourtant duré toute une vie. Le cas le mieux documenté est celui de William Connolly et de Suzanne, une Crie : vers 1803, au poste de Rat River, près de Nelson House, il l'épouse « selon la coutume du pays » alors qu'elle a environ 15 ans, et le père de la jeune femme reçoit probablement un présent [5].

Le couple vivra environ 28 ans dans différents postes de traite et aura six enfants [5]. Connolly, entré comme commis à la Compagnie du Nord-Ouest en 1801, passera une trentaine d'années dans l'Ouest [6]. Cette union, banale dans le monde de la traite, deviendra soixante ans plus tard l'objet d'un procès célèbre.

Repères chronologiques

  1. 1683La Compagnie de la Baie d'Hudson interdit les femmes dans ses postes
  2. Vers 1803William Connolly épouse la Crie Suzanne « selon la coutume du pays »
  3. 1806La Compagnie du Nord-Ouest interdit à ses employés d'épouser des Autochtones, mais pas des Métisses
  4. 1820Le missionnaire anglican John West arrive à la rivière Rouge et condamne ces unions
  5. 1821Fusion de la Compagnie du Nord-Ouest et de la Compagnie de la Baie d'Hudson
  6. 1832Connolly épouse Julia Woolrich à l'église, après une dispense de l'évêque
  7. 1867Le juge Monk reconnaît la validité de l'union de Suzanne et William Connolly
  8. 1869La décision est confirmée en appel ; règlement à l'amiable ensuite

Pourquoi ces unions comptaient-elles dans la traite ?

Ces unions comptaient parce que la traite des fourrures reposait sur des alliances avec les peuples autochtones, et que le mariage créait des liens de parenté. Entre 1600 et 1650 environ, les Français nouent des alliances commerciales et familiales avec les Wendats, les Algonquins et les Innus [3]. Selon l'Encyclopédie canadienne, les femmes autochtones favorisaient ces liens de parenté entre Européens et Autochtones, au-delà du seul commerce [3].

Leur travail était indispensable à la vie des postes. Elles fabriquaient les vêtements et les mocassins et participaient à l'approvisionnement [3]. L'historienne Sylvia Van Kirk a montré qu'elles aidaient à la survie des traiteurs et contribuaient même à étendre le commerce [4]. Elle cite Thanadelthur, une jeune femme dénée (chipewyan) qui servit de guide, d'interprète et de négociatrice de paix pour l'expédition du gouverneur James Knight, partie de York Factory en 1715-1716 [4].

La rareté des femmes européennes jouait aussi. L'Encyclopédie canadienne note que de nombreux jeunes Français quittaient la colonie du Saint-Laurent pour la traite, attirés par le profit et par la rareté des femmes [3]. Le régime des congés de traite instauré par Colbert en 1681 ne prévoyait que 25 permis par an, chacun pour trois hommes, et la plupart des départs se faisaient illégalement [3]. Loin des paroisses, ces hommes se mariaient selon les usages de leurs partenaires commerciaux.

Dans la colonie elle-même, la Couronne avait choisi une autre voie pour fixer les hommes : faire venir des épouses françaises. C'est l'épisode des Filles du roi, qui contraste avec les unions conclues dans les Pays-d'en-Haut.

Comment les compagnies de traite les considéraient-elles ?

Les deux grandes compagnies rivales ont eu des politiques opposées, puis changeantes. La Compagnie de la Baie d'Hudson (CBH) a interdit les femmes dans ses postes dès 1683, avant de lever cette interdiction vers 1739 [2]. Selon l'Encyclopédie canadienne, elle a d'abord tenté de mettre fin aux mariages mixtes, puis a changé de cap en constatant leur utilité pour ses réseaux commerciaux [1].

Ses employés restaient surtout dans les postes côtiers de la baie, où les Autochtones venaient commercer, et la compagnie n'a pas adopté les mariages mixtes avec le même enthousiasme que sa rivale [3]. Certains hommes ont pourtant défié les ordres de Londres, et la compagnie a fini par reconnaître les avantages de ces liens [2].

La Compagnie du Nord-Ouest, fondée par des marchands de Montréal, a au contraire accepté les mariages à la façon du pays, auxquels l'Encyclopédie canadienne attribue une stabilité accrue de ses opérations [3]. En 1806, elle a cependant interdit à ses employés d'épouser des femmes autochtones, tout en continuant d'autoriser les unions avec des femmes métisses [2]. Les filles nées des premières unions formaient déjà un groupe distinct dans la société de la traite. Bibliothèque et Archives Canada présente toutefois un tableau différent : selon sa notice, une directive de 1798 interdisait le mariage aux traiteurs de la Compagnie du Nord-Ouest, tandis que la Compagnie de la Baie d'Hudson encourageait les siens à épouser des femmes autochtones [10].

La fusion des deux compagnies, en 1821, a réuni ces deux cultures sous le nom de la CBH ; beaucoup de ses dirigeants après 1821 venaient de l'ancienne Compagnie du Nord-Ouest [3]. Nombre de traiteurs se sont alors établis à la rivière Rouge avec leurs familles [1].

Comment les Églises et les missionnaires les jugeaient-ils ?

Les Églises chrétiennes ne reconnaissaient pas ces unions comme des mariages valides, faute de célébration religieuse. Les prêtres catholiques refusaient de les approuver, et elles n'avaient aucune valeur au regard des règles de l'Église [2]. Pour les missionnaires, une vie commune sans sacrement relevait du concubinage ; pour les familles autochtones, il s'agissait d'un mariage reconnu par la communauté.

Le cas Connolly montre la position catholique. Le 16 mai 1832, William Connolly épouse sa cousine Julia Woolrich dans une église catholique, après avoir obtenu de l'évêque une dispense fondée sur l'invalidité de sa première union [5]. Aux yeux de l'Église, il n'avait jamais été marié à Suzanne, la mère de ses six enfants.

Les missionnaires protestants ont adopté la même ligne. Arrivé à la rivière Rouge en octobre 1820 comme aumônier de la CBH et missionnaire de la Church Missionary Society, l'anglican John West condamnait le mariage à la façon du pays comme une institution immorale qui minait la société [7]. Beaucoup d'officiers de la compagnie et de colons ont alors régularisé leur union, parfois à contrecœur, pour échapper à ses critiques ; il a même refusé de baptiser un enfant illégitime [7].

La pression s'est poursuivie plus à l'ouest. Van Kirk raconte qu'au fort Vancouver, au milieu des années 1830, le premier missionnaire britannique a calomnié les épouses du pays ; Charles Ross, uni à la façon du pays en 1822 à Isabella, fille d'un traiteur canadien-français et d'une Ojibwée, a accepté un mariage anglican en 1838 [9]. L'enseignement catholique sur les relations hors mariage est présenté dans l'article consacré à l'Église catholique au Québec.

Quel statut juridique avaient-elles ?

Le statut juridique de ces unions est resté incertain jusqu'à ce qu'un tribunal québécois en reconnaisse une en 1867. Rentré au Bas-Canada en 1831 avec Suzanne et leurs enfants, William Connolly l'avait quittée l'année suivante pour épouser Julia Woolrich [5][6]. Suzanne s'était retirée en 1841 chez les Sœurs grises de la rivière Rouge et mourut à Saint-Boniface le 14 août 1862 [5]. À la mort de Connolly, en 1848, sa fortune considérable était revenue à Julia [6].

Le 13 mai 1864, John Connolly, fils aîné de Suzanne, poursuit Julia Woolrich devant la Cour supérieure pour obtenir sa part de la succession [5]. Le tribunal entend d'anciens traiteurs sur les coutumes matrimoniales de l'Ouest [5]. Le 9 juillet 1867, le juge Samuel Monk donne raison au fils : selon lui, les traditions autochtones ne doivent pas être écartées au profit des traditions juridiques européennes sans bonne raison [8].

Selon le Dictionnaire biographique du Canada, le jugement admet qu'un mariage entre un Blanc et une Autochtone, consenti par les deux et suivi d'une longue cohabitation, est valide, et que les enfants issus de cette union peuvent hériter de leur père [5]. La partie Woolrich fait appel, mais la décision est confirmée le 7 septembre 1869, avec une dissidence [5].

L'affaire devait être portée devant le Comité judiciaire du Conseil privé, à Londres, mais les parties ont conclu un règlement à l'amiable avant l'audience [5]. Aucune décision de dernier ressort n'a donc tranché la question à l'échelle de l'Empire. Le jugement Monk figure parmi les décisions retenues par la bibliothèque de l'Université de Toronto pour illustrer la place des coutumes autochtones dans l'histoire du droit canadien [8].

Quel lien avec la naissance des Métis ?

Les mariages à la façon du pays sont à l'origine d'une grande partie des familles métisses. Les premières communautés métisses apparaissent au XVIIIe siècle dans la région des Grands Lacs, issues des liens familiaux, par mariage ou adoption, entre traiteurs français et familles autochtones [1]. Certains chercheurs notent que ces communautés se désignaient plutôt par d'autres noms, comme Saulteux, Bois-Brûlés ou Chicots [1].

Dans l'Ouest, vers 1810, des familles métisses vivent de la chasse au bison et approvisionnent la Compagnie du Nord-Ouest [1]. À la rivière Rouge coexistent deux groupes : des Métis francophones et catholiques, et des « Sang-Mêlés » anglophones, surtout anglicans et agriculteurs [1]. La bataille de la Grenouillère (Seven Oaks), en 1816, puis la résistance de la rivière Rouge menée par Louis Riel en 1869-1870 marquent l'affirmation politique de ce peuple [1].

Le droit canadien reconnaît aujourd'hui les Métis comme peuple autochtone. L'article 35 de la Loi constitutionnelle de 1982 vise les Indiens, les Inuits et les Métis [1]. L'arrêt Powley (2003) a fixé les critères des droits ancestraux métis, et l'arrêt Daniels (2016) a placé les Métis sous la compétence fédérale [1]. Le recensement de 2021 a dénombré 624 220 personnes s'identifiant comme Métis, en hausse de 6,3 % par rapport à 2016 [1].

Pourquoi ces unions ont-elles décliné ?

Ces unions ont décliné au XIXe siècle, avec l'arrivée de femmes européennes et métisses dans l'Ouest et la montée des préjugés contre les Autochtones [2]. Beaucoup de traiteurs ont alors quitté leur épouse autochtone, et la Compagnie du Nord-Ouest recevait de nombreuses demandes d'aide d'épouses abandonnées ou veuves [2]. Sylvia Van Kirk a soutenu que la situation de ces femmes s'était dégradée au fil du temps [2].

Le retour des traiteurs vers la vallée du Saint-Laurent ou la Grande-Bretagne posait une question concrète : laisser l'épouse sur place, la confier à un autre traiteur ou l'emmener [5]. Alexander Mackenzie a laissé la sienne, tandis que Daniel Williams Harmon a emmené la sienne [5]. Dans une lettre de 1832, le gouverneur George Simpson reprochait à Connolly d'avoir abandonné la mère de ses enfants [5].

Au milieu des années 1850, l'hostilité aux mariages mixtes progressait aussi dans le territoire de l'Oregon, et les filles des familles de la traite épousaient de plus en plus des colons blancs [9]. Les fils des grandes familles de traiteurs peinaient à trouver leur place dans la société coloniale [9]. L'histoire des épouses du pays, longtemps absente des récits de la traite, est au cœur du livre Many Tender Ties, publié par Van Kirk en 1980 pour réintégrer les femmes dans cette histoire [4][9].

Questions fréquentes

Les mariages à la façon du pays étaient-ils reconnus par l'Église ?

Non. Les Églises catholique et anglicane ne reconnaissaient pas ces unions, conclues sans célébration religieuse. En 1832, l'évêque a même accordé à William Connolly une dispense fondée sur l'invalidité de sa première union. Les missionnaires, comme John West à la rivière Rouge en 1820, poussaient les couples à se marier à l'église.

Ces unions étaient-elles reconnues par les tribunaux ?

Oui, au moins dans un cas célèbre : le 9 juillet 1867, la Cour supérieure du Québec a jugé valide l'union de William Connolly et de la Crie Suzanne. La décision a été confirmée en appel le 7 septembre 1869. Faute de jugement du Conseil privé, cette reconnaissance n'a pas valeur de règle générale pour toute l'époque.

Qu'est-ce que l'affaire Connolly c. Woolrich ?

C'est un procès intenté en 1864 par John Connolly, fils d'un traiteur et d'une Crie, contre la seconde épouse de son père, Julia Woolrich, pour obtenir sa part d'héritage. Le juge Samuel Monk a reconnu en 1867 la validité du mariage à la façon du pays de ses parents. Les parties ont ensuite conclu un règlement à l'amiable.

Le mariage à la façon du pays était-il un concubinage ?

Cela dépend du point de vue. Pour les Églises et les missionnaires, une vie commune sans sacrement relevait du concubinage. Pour les familles autochtones, c'était un mariage conclu selon leurs coutumes, souvent scellé par des présents, et le juge Monk l'a traité comme un mariage valide en 1867.

Qui sont les Métis ?

Les Métis sont un peuple autochtone né des unions entre traiteurs européens et femmes autochtones, apparu au XVIIIe siècle autour des Grands Lacs puis dans l'Ouest. L'article 35 de la Loi constitutionnelle de 1982 les reconnaît comme l'un des trois peuples autochtones du Canada, avec les Premières Nations et les Inuits.

Combien de Métis compte-t-on au Canada aujourd'hui ?

Le recensement de 2021 a compté 624 220 personnes s'identifiant comme Métis, soit 6,3 % de plus qu'en 2016. Parmi elles, 224 655 ont déclaré appartenir à une organisation ou une communauté métisse.

Qui a étudié l'histoire des épouses du pays ?

L'historienne canadienne Sylvia Van Kirk est la référence, avec son livre Many Tender Ties, publié en 1980 à Winnipeg. L'historienne Jennifer S. H. Brown a publié la même année Strangers in Blood. Ces travaux ont replacé les femmes autochtones et métisses au cœur de l'histoire de la traite.

Sources

  1. thecanadianencyclopedia.ca — https://www.thecanadianencyclopedia.ca/fr/article/metis
  2. en.wikipedia.org — https://en.wikipedia.org/wiki/Marriage_%C3%A0_la_fa%C3%A7on_du_pays
  3. thecanadianencyclopedia.ca — https://www.thecanadianencyclopedia.ca/fr/article/traite-des-fourrures
  4. cws3.journals.yorku.ca — https://cws3.journals.yorku.ca/index.php/cws/article/download/14111/13164/14150
  5. biographi.ca — http://www.biographi.ca/fr/bio/connolly_suzanne_9F.html
  6. biographi.ca — http://www.biographi.ca/fr/bio/connolly_william_7F.html
  7. biographi.ca — http://www.biographi.ca/fr/bio/west_john_7F.html
  8. exhibits.library.utoronto.ca — https://exhibits.library.utoronto.ca/items/show/2422
  9. read.aupress.ca — https://read.aupress.ca/read/one-step-over-the-line/section/b1ee2fda-5789-4746-a6fa-7680b382dda0
  10. collectionscanada.gc.ca — https://collectionscanada.gc.ca/canadian-west/052910/05291007_e.html

Information générale, ce n'est pas un conseil juridique ni religieux.

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