Les Filles du roi et le mariage en Nouvelle-France

Qui étaient les Filles du roi ?
Les Filles du roi sont environ 800 femmes, souvent orphelines et sans fortune, dont la Couronne française a payé la traversée vers la Nouvelle-France entre 1663 et 1673 pour qu'elles s'y marient. Logées jusqu'à leurs noces, 80 % étaient mariées dans les six mois ; de 1667 à 1672, 41 % ont reçu une dot royale de 50 livres.
Sommaire
- Pourquoi la Nouvelle-France manquait-elle de femmes ?
- Qui étaient les Filles du roi ?
- Que prévoyait la Couronne : trousseau, dot et primes ?
- Comment se déroulaient les mariages ?
- Quel cadre moral et religieux entourait ces unions ?
- D'où vient la rumeur sur leur moralité ?
- Quel héritage démographique ont-elles laissé ?
- Questions fréquentes
- Sources
Pourquoi la Nouvelle-France manquait-elle de femmes ?
La Nouvelle-France manquait de femmes parce que l'immigration française y était surtout masculine : soldats, engagés et marchands formaient l'essentiel des arrivants. Au recensement de 1666, la colonie compte environ 3 200 habitants, dont un tiers seulement de femmes [1]. L'Encyclopédie canadienne rapporte qu'on comptait alors huit hommes célibataires pour une femme célibataire [2].
Le déséquilibre tenait à la nature même du peuplement. De 1535 à 1763, environ 10 000 Français se sont établis dans la colonie, dont à peine 2 000 femmes [2]. La plupart étaient des engagés, recrutés pour trois ans, en majorité des hommes d'environ vingt-cinq ans ; la France envoyait moins de colons que l'Espagne, le Portugal ou l'Angleterre, et beaucoup de candidats au départ préféraient les Antilles [2].
Ce déséquilibre inquiétait Versailles. Louis XIV et son ministre Jean-Baptiste Colbert voulaient que les engagés en fin de contrat et les soldats du régiment de Carignan-Salières, démobilisés après la guerre contre les Haudenosaunee, s'installent pour de bon au lieu de rentrer en France [1]. Environ 400 de ces soldats sont restés dans la colonie, et 283 s'y sont mariés [2].
L'intendant Jean Talon a été l'exécutant de cette politique sur place. Selon le Dictionnaire biographique du Canada, quelque 1 500 colons sont arrivés entre 1665 et 1672, et des gratifications d'environ 44 000 livres ont été versées pour inciter officiers et soldats à se fixer [5]. Sans épouses, ces hommes risquaient de repartir ou de partir vers les bois et la traite des fourrures.
Repères chronologiques
- 1663Arrivée des premières Filles du roi, recrutées aux frais de la Couronne
- 1666Recensement : environ 3 200 habitants, dont un tiers de femmes
- 1667-167241 % des Filles du roi reçoivent une dot royale de 50 livres
- 1668Marguerite Bourgeoys acquiert la maison Saint-Gabriel, qui les accueille à Montréal
- 1669Arrêt du 5 avril : primes aux mariages précoces et aux familles nombreuses
- 1671Ordonnance obligeant les célibataires à épouser les arrivantes
- 1673Fin de la vague d'immigration ; la colonie compte 7 605 habitants
- 2016Le gouvernement fédéral reconnaît l'importance historique nationale de cette immigration
Qui étaient les Filles du roi ?
Les Filles du roi étaient des femmes célibataires ou veuves, âgées d'environ 16 à 40 ans, dont l'État royal a pris en charge le recrutement et la traversée pour qu'elles fondent une famille dans la colonie [1]. Leur âge moyen à l'arrivée au port de Québec était de 24 ans [3]. La plupart venaient des villes : elles ont été recrutées dans les régions de Paris, de Rouen et de La Rochelle [1].
Beaucoup étaient orphelines et sans ressources [4]. Selon les travaux d'historiens repris par l'encyclopédie en ligne Wikipédia, près des deux tiers avaient perdu leur père, leur mère ou les deux, et plus du tiers venaient de l'Hôpital général de Paris, appelé la Salpêtrière [6]. Une minorité appartenait à un milieu plus aisé : le Dictionnaire biographique du Canada mentionne des « filles de qualité » destinées aux anciens officiers de Carignan, que Talon dotait plus largement [5].
Leur nombre exact varie selon les sources. L'Encyclopédie canadienne et Parcs Canada retiennent environ 800 femmes entre 1663 et 1673 [1][3], chiffre que Wikipédia attribue aux travaux du démographe Yves Landry [6]. La notice du Dictionnaire biographique du Canada consacrée à Talon, plus ancienne, évoque plus de 1 000 Filles du roi mariées en sept ans [5]. L'écart vient surtout des critères retenus pour distinguer les femmes envoyées par le roi des immigrantes venues par d'autres voies.
Parcs Canada distingue trois vagues d'immigration féminine sous le Régime français ; celle de 1663-1673 est la plus importante [4]. Les Filles du roi représentent à elles seules près de la moitié des femmes venues s'établir dans la colonie pendant toute cette période [4].
Que prévoyait la Couronne : trousseau, dot et primes ?
La Couronne payait le recrutement, les vêtements, le trajet jusqu'au port et la traversée de l'Atlantique [1]. L'allocation initiale était de 100 livres par femme : 10 pour le recrutement, 30 pour un trousseau et 60 pour le passage [1]. Chaque arrivante recevait un coffre contenant notamment un peigne, des coiffes, des bas, des gants, des souliers, un bonnet, ainsi que du fil, des aiguilles et des ciseaux [1].
La « dot du roi » était une somme remise au moment du mariage. Entre 1667 et 1672, 41 % des Filles du roi ont reçu 50 livres tournois, et quelques-unes 100 ou 200 livres [1]. Quand les finances royales étaient serrées, l'argent était remplacé par des marchandises tirées des magasins du roi dans la colonie [1]. D'après une étude citée par Wikipédia, 250 des 606 contrats de mariage examinés mentionnent cette dot [6].
La politique visait aussi les hommes et les familles. Un arrêt du 5 avril 1669 accordait 20 livres aux garçons mariés à 20 ans ou moins, et une pension annuelle de 300 livres aux pères de dix enfants légitimes, portée à 400 livres pour douze enfants [5]. Les pères qui gardaient à la maison des fils ou des filles en âge de se marier devaient venir s'en expliquer au greffe [5].
Dès 1668, les autorités avaient interdit aux parents de s'opposer au mariage de leurs enfants, en fixant l'âge du mariage à 20 ans pour les garçons et 16 ans pour les filles [2]. Ces mesures traduisent une conviction partagée par la Couronne et l'Église : la colonie devait croître par des naissances légitimes, issues de mariages précoces.
Comment se déroulaient les mariages ?
Les mariages étaient rapides : selon Parcs Canada, 80 % des Filles du roi étaient mariées six mois après leur arrivée au port de Québec [3]. À leur débarquement, elles étaient logées et nourries jusqu'à leurs noces, et presque toutes se sont mariées peu après [1]. Une étude publiée dans la revue Cap-aux-Diamants, citée par Wikipédia, situe le délai moyen à un peu moins de cinq mois [6].
Le choix du conjoint n'était pas entièrement imposé. Environ 15 % des premiers contrats de mariage signés par des Filles du roi ont été annulés, ce que l'historienne Marie-Ève Gingras interprète comme le signe qu'elles pouvaient refuser un prétendant [6]. Le contrat précédait la cérémonie religieuse et pouvait être rompu avant celle-ci.
La pression pesait davantage sur les hommes. Une ordonnance de Talon du 20 octobre 1671 obligeait les célibataires à épouser les femmes arrivées de France, sous peine de perdre leurs droits de pêche, de chasse et de traite des fourrures [5]. L'année suivante, le 5 juin 1672, Talon interdisait d'aller courir les bois sans permis du gouverneur ou de l'intendant [5].
Plus de la moitié des Filles du roi se sont établies dans la région de Québec, les autres à Montréal et à Trois-Rivières [4]. Les rapports administratifs les jugeaient souvent mal préparées à la vie rurale, mais elles s'y sont adaptées [1]. L'abondance de nourriture et la faible densité de population leur ont permis d'avoir de nombreux enfants et de vivre plus longtemps que leurs proches restés en France [1].
Quel cadre moral et religieux entourait ces unions ?
Ces unions s'inscrivaient dans une colonie catholique où l'Église et l'État poursuivaient le même but : des familles fondées sur le mariage religieux. Les pensions aux familles nombreuses prévues en 1669 ne comptaient que les enfants légitimes, à l'exclusion de ceux devenus prêtres ou religieux [5]. Les enfants nés hors mariage n'entraient donc pas dans le calcul.
Les communautés religieuses encadraient l'accueil des arrivantes. À Montréal, Marguerite Bourgeoys, fondatrice de la Congrégation de Notre-Dame, a acquis en 1668 la maison Saint-Gabriel, qui a servi de maison d'accueil pour les Filles du roi de 1668 à 1673 [7]. Celles qui s'installaient à Montréal étaient reçues par Marguerite Bourgeoys elle-même [6]. C'est d'ailleurs à elle que Parcs Canada attribue l'expression « Filles du Roy » [3].
La religion entrait aussi dans le choix des épouses. Quelques recrues étaient protestantes et ont dû se convertir au catholicisme pour pouvoir se marier, comme Marthe Quitel en 1665 ou Catherine Basset en 1667 [6]. Le mariage restait un sacrement, et la conversion en était la condition.
Ce cadre moral explique la place de la colonie laurentienne à part dans l'histoire des unions nord-américaines. Plus à l'ouest, la traite des fourrures a donné naissance à d'autres formes de vie commune, les mariages à la façon du pays, conclus selon les coutumes autochtones et longtemps refusés par les Églises. La doctrine catholique sur les relations hors mariage, qui a façonné ces règles, est présentée dans ce que l'Église catholique enseigne sur la fornication.
D'où vient la rumeur sur leur moralité ?
La rumeur selon laquelle les Filles du roi auraient été des prostituées est un mythe que les historiens réfutent. Elle remonte en grande partie au baron de Lahontan, qui a mis en doute leur moralité dans un ouvrage publié en 1703 ; Parcs Canada rappelle que les historiens y voient un faux débat [4]. L'historien Silvio Dumas, auteur en 1972 d'une étude de référence, qualifiait cette accusation de calomnie colportée en France [6].
Plusieurs éléments expliquent la persistance du cliché. L'origine pauvre et urbaine de nombreuses recrues, leur passage par des établissements d'assistance comme l'Hôpital général, le mépris des milieux bourgeois pour les classes populaires et les stéréotypes européens sur l'Amérique y ont contribué [6]. L'Hôpital général accueillait des pauvres et des orphelines ; y avoir vécu ne disait rien de la conduite d'une femme.
Les registres vont dans le sens des historiens. La forte fécondité des Filles du roi, constatée par les démographes, a même été retournée contre la rumeur [6]. L'historiographie récente insiste plutôt sur leur rôle de pionnières, et la recherche généalogique a fait d'elles des ancêtres revendiquées par de nombreuses familles.
Quel héritage démographique ont-elles laissé ?
Les Filles du roi comptent parmi les ancêtres maternelles de millions de Nord-Américains. Parcs Canada estime qu'elles représentent plus de la moitié des pionnières à l'origine du patrimoine génétique des Canadiens français, et que leurs descendants se comptent probablement par millions [3]. Leur nombre et leur rôle de mères auraient aussi aidé à diffuser le français à une époque où les parlers régionaux dominaient encore [4].
La croissance de la colonie a été rapide. Selon le Dictionnaire biographique du Canada, la population est passée de 3 215 habitants en 1666 à 7 605 en 1673 [5]. Elle atteint près de 10 000 habitants vers 1680 et environ 70 000 au traité de Paris de 1763 ; dès les années 1670, l'accroissement naturel l'emporte sur l'immigration [2]. Les familles comptaient en moyenne sept à huit enfants au XVIIe siècle, puis quatre à six au XVIIIe [2].
Le Musée canadien de l'histoire illustre cette fécondité par la lignée de Catherine Moitié, l'une des premières Filles du roi : 11 enfants, 65 petits-enfants et 344 arrière-petits-enfants [8]. Une colonne de l'une de ses salles a été transformée en arbre généalogique pour représenter cette descendance [8].
La mémoire des Filles du roi est entretenue officiellement. Le 11 juillet 2013, année du 350e anniversaire de leur arrivée, le ministère de la Culture et des Communications du Québec a désigné cette arrivée comme événement historique [1]. Le 16 septembre 2016, le gouvernement fédéral a dévoilé à Québec une plaque soulignant l'importance historique nationale de leur immigration [3]. Des plaques commémoratives se trouvent aussi à la maison Barbel, dans le Vieux-Québec, et à la maison Saint-Gabriel de Montréal [1].
Questions fréquentes
Combien de Filles du roi sont arrivées en Nouvelle-France ?
Environ 800, selon l'Encyclopédie canadienne et Parcs Canada, entre 1663 et 1673. Ce chiffre s'appuie sur les recherches du démographe Yves Landry. Une notice plus ancienne du Dictionnaire biographique du Canada avance plus de 1 000 femmes, selon une définition plus large.
Les Filles du roi étaient-elles obligées de se marier ?
Non, pas au sens strict : elles pouvaient refuser un prétendant, et environ 15 % des premiers contrats de mariage ont été annulés. La pression sociale et économique restait forte, puisque leur venue était financée pour qu'elles fondent une famille. Ce sont surtout les hommes célibataires que l'ordonnance de 1671 menaçait de sanctions.
Qu'est-ce que la dot du roi ?
La dot du roi est une somme de 50 livres tournois versée par la Couronne à une partie des Filles du roi au moment de leur mariage. Entre 1667 et 1672, 41 % d'entre elles l'ont reçue, et quelques-unes 100 ou 200 livres. En période de difficultés financières, elle était remplacée par des marchandises.
Les Filles du roi étaient-elles des prostituées ?
Non. Cette idée vient surtout des écrits du baron de Lahontan publiés en 1703, et les historiens la considèrent comme une calomnie sans fondement. La plupart des Filles du roi étaient des orphelines pauvres, souvent issues d'établissements d'assistance, recrutées pour se marier.
Où logeaient les Filles du roi avant leur mariage ?
Elles étaient logées et nourries aux frais du roi jusqu'à leur mariage. À Montréal, la maison Saint-Gabriel de Marguerite Bourgeoys a servi de maison d'accueil de 1668 à 1673. À Québec, elles étaient hébergées en attendant de rencontrer un futur époux.
Qui a inventé l'expression « Filles du roi » ?
Parcs Canada attribue l'expression « Filles du Roy » à Marguerite Bourgeoys, fondatrice de la Congrégation de Notre-Dame à Montréal. Elle distinguait ainsi les femmes venues à la demande de l'administration royale de celles qui avaient émigré de leur propre initiative.
Combien de personnes descendent des Filles du roi ?
Probablement plusieurs millions de personnes en Amérique du Nord, selon Parcs Canada. Les Filles du roi représentent plus de la moitié des pionnières à l'origine du patrimoine génétique des Canadiens français. Aucun décompte exact n'existe, car les lignées se sont dispersées au Canada et aux États-Unis.
Sources
- thecanadianencyclopedia.ca — https://www.thecanadianencyclopedia.ca/fr/article/filles-du-roi
- thecanadianencyclopedia.ca — https://www.thecanadianencyclopedia.ca/fr/article/peuplement-de-la-nouvelle-france
- canada.ca — https://www.canada.ca/fr/parcs-canada/nouvelles/2016/09/gouvernement-canada-reconnait-importance-historique-immigration-filles-nouvelle-france.html
- canada.ca — https://www.canada.ca/fr/parcs-canada/nouvelles/2016/09/immigration-filles-nouvelle-france.html
- biographi.ca — http://www.biographi.ca/fr/bio/talon_jean_1E.html
- fr.wikipedia.org — https://fr.wikipedia.org/wiki/Filles_du_roi
- canada.ca — https://www.canada.ca/fr/nouvelles/archive/2008/04/gouvernement-canada-reconnait-importance-historique-nationale-maison-saint-gabriel.html
- museedelhistoire.ca — https://www.museedelhistoire.ca/blog/larbre-genealogique-dune-fille-du-roi-bien-enracine
Information générale, ce n'est pas un conseil juridique ni religieux.


