Culture

Le roman du terroir, miroir de la morale familiale canadienne-française

Par la rédaction de fornication.infoVérifié le Lecture : 10 min7 sources
Illustration : un médaillon avec un livre ouvert, devant le château Frontenac à Québec, entouré de passants d'aujourd'hui
L'essentiel

Qu'est-ce que le roman du terroir ?

Le roman du terroir est un courant littéraire canadien-français, apparu en 1846 avec La Terre paternelle, qui célèbre la terre, la famille et la foi catholique. Maria Chapdelaine (1914) en est l'œuvre la plus connue. Un homme et son péché (1933) est considéré comme le premier à porter sur ce monde un regard critique et satirique.

Sommaire
  1. Qu'est-ce que le roman du terroir ?
  2. D'où vient l'idéologie agriculturiste ?
  3. Quelles valeurs le roman du terroir défend-il ?
  4. Comment y sont représentés le mariage et la famille ?
  5. Quand apparaît le regard critique ?
  6. Pourquoi le roman urbain a-t-il pris le relais ?
  7. Que reste-t-il de ce courant aujourd'hui ?
  8. Questions fréquentes
  9. Sources

Qu'est-ce que le roman du terroir ?

Le roman du terroir, ou roman de la terre, est un genre littéraire du Canada français qui situe ses récits à la campagne et valorise le travail agricole, la famille et la paroisse. L'Encyclopédie canadienne fait commencer cette tradition avec La Terre paternelle (1846) de Patrice Lacombe, un long récit qui enseigne qu'il ne faut ni abandonner la terre familiale ni la quitter pour la ville [1].

Le genre se développe au XIXe siècle avec Charles Guérin, de Pierre-Joseph-Olivier Chauveau, d'abord influencé par Balzac puis tourné vers la colonisation des terres, et surtout avec Jean Rivard, le défricheur (1862) et Jean Rivard, économiste (1864), d'Antoine Gérin-Lajoie [1]. Le héros de ce dernier quitte le collège pour défricher une terre et fonde en quelques années une nouvelle paroisse ; l'Encyclopédie canadienne note que son exemple a été donné en modèle jusqu'au milieu du XXe siècle [1].

Le genre culmine au début du XXe siècle avec Maria Chapdelaine, de Louis Hémon, puis se transforme dans l'entre-deux-guerres avec Un homme et son péché (1933), Menaud, maître-draveur (1937) et Trente arpents (1938) [1]. Il s'achève, ou du moins se renouvelle, avec Le Survenant (1945) de Germaine Guèvremont [1].

Repères chronologiques

  1. 1846La Terre paternelle, de Patrice Lacombe : ne pas quitter la terre familiale pour la ville.
  2. 1862-1864Jean Rivard, d'Antoine Gérin-Lajoie : le défricheur qui fonde une paroisse.
  3. 1914-1916Maria Chapdelaine, de Louis Hémon, paraît en feuilleton à Paris, puis en livre à Montréal.
  4. 1918La Scouine, d'Albert Laberge, tirée à 60 exemplaires : une vision sombre de la campagne.
  5. 1933Un homme et son péché, de Claude-Henri Grignon : premier regard satirique sur la vie rurale.
  6. 1938Trente arpents, de Ringuet : la terre ne fait plus vivre son maître.
  7. 1945Bonheur d'occasion (Gabrielle Roy) consacre le roman urbain ; Le Survenant renouvelle le genre rural.
  8. 1957L'historien Michel Brunet fait de l'agriculturisme l'une des « trois dominantes » de la pensée canadienne-française.

D'où vient l'idéologie agriculturiste ?

L'idéologie agriculturiste vient d'un discours, porté par une partie des élites canadiennes-françaises, qui voyait dans la vie agricole le meilleur moyen de préserver la langue, la foi et la nation. L'historien Michel Brunet en a fait en 1957, dans son essai « Trois dominantes de la pensée canadienne-française », l'une des trois grandes tendances de cette pensée, avec l'anti-étatisme et le messianisme [5]. Il la définit comme une philosophie de vie qui idéalise le passé, condamne le présent et se méfie de l'ordre social moderne [5].

Selon Brunet, la quasi-totalité des dirigeants québécois, laïcs comme religieux, ont adhéré à ces idées, et seule une petite minorité y a résisté [5]. Le jésuite William F. Ryan a nuancé ce jugement en 1966 : le clergé a beaucoup encouragé l'agriculture, mais encourager l'agriculture n'est pas la même chose que rejeter l'industrie [5]. Il relève que les évêques abordent rarement le sujet dans leurs textes officiels et que, dans des villes industrielles comme Chicoutimi ou Trois-Rivières, le clergé local et la presse catholique accueillent favorablement la croissance industrielle [5].

Ryan situe plutôt l'agriculturisme chez des professeurs, des journalistes et des orateurs [5]. Il rappelle aussi le contexte : une population en surplus qui émigre vers les États-Unis, que le clergé cherche d'abord à retenir au Québec, puis, si possible, sur la terre [5]. Des missionnaires agricoles, parfois payés par l'État, sont chargés d'enseigner les techniques agricoles [5].

Ces deux lectures ne s'excluent pas. Le roman du terroir est l'une des formes où ce discours s'est exprimé le plus clairement, au moment même où le Québec s'urbanisait et s'industrialisait. Britannica souligne que Maria Chapdelaine était en phase avec l'idéologie agriculturiste dominante [3].

Quelles valeurs le roman du terroir défend-il ?

Le roman du terroir défend l'attachement à la terre des ancêtres, la fidélité à la foi catholique, la famille nombreuse et la survie du peuple canadien-français. L'Encyclopédie canadienne parle d'un véritable culte du sol, qui pousse à coloniser de nouvelles terres et à rester sur la ferme [1]. La ville et l'émigration y apparaissent comme des menaces pour l'identité.

La dimension nationale est forte. Les Anciens Canadiens (1863), de Philippe Aubert de Gaspé, célèbre la grandeur morale des vaincus de 1760, qui ont préservé leur âme française, leur langue et leurs traditions [1]. Au XXe siècle, des romans à thèse comme L'Appel de la race (1922) donnent à cette fidélité une tonalité nettement nationaliste, et l'Église approuve volontiers ces récits édifiants [1].

Dans Maria Chapdelaine, l'église et la ferme forment le cadre physique et symbolique du récit, tandis que les saisons et les fêtes religieuses rythment le temps [2]. Le dénouement réaffirme, selon l'Encyclopédie canadienne, les valeurs traditionnelles du Canada français rural [2].

Comment y sont représentés le mariage et la famille ?

Dans le roman du terroir, le mariage est présenté comme un engagement envers la terre et la communauté autant qu'envers une personne. Maria Chapdelaine en donne l'exemple le plus connu : après la mort de sa mère et de François Paradis, qu'elle aimait, Maria doit choisir entre Lorenzo Surprenant, qui lui offre les richesses de l'Amérique, et Eutrope Gagnon, le voisin [2]. Elle choisit Gagnon, ce qui assure la survie de la famille et de la communauté [2]. Le choix d'un mari y devient le choix d'un pays.

La famille est l'unité de base de ces récits. Elle se transmet la terre de génération en génération, comme dans La Terre paternelle, et elle fonde de nouvelles paroisses, comme dans Jean Rivard [1]. Ce modèle correspond à l'enseignement catholique de l'époque, qui ne reconnaissait la sexualité qu'à l'intérieur du mariage et voyait dans la famille la cellule de base de la société chrétienne.

L'amour romantique y occupe une place réelle, mais subordonnée. La passion de Maria pour François Paradis s'achève avec la mort du jeune homme, et le mariage final répond surtout à la fidélité envers la famille et le pays. La sexualité, elle, reste hors champ.

Un homme et son péché retourne ce modèle. Donalda, épouse pieuse, est la seule à ne pas mépriser son mari ; quand elle tombe malade, Séraphin refuse de payer un vrai médecin, et elle meurt [4]. Le mariage n'y est plus une promesse d'avenir, mais le lieu d'une domination fondée sur l'argent, comme l'explique l'article sur Un homme et son péché.

Quand apparaît le regard critique ?

Le regard critique apparaît dès 1918, mais il ne touche un large public qu'à partir de 1933. La Scouine (1918), d'Albert Laberge, est un récit sombre en 33 tableaux brefs, au style proche de Zola ; imprimé à compte d'auteur à seulement 60 exemplaires, il n'a été redécouvert qu'en 1958 [1]. Sa vision de la campagne contredit l'image idéalisée du genre, mais, avec 60 exemplaires, elle circule très peu à sa parution.

Un homme et son péché (1933), de Claude-Henri Grignon, marque la vraie rupture. L'Encyclopédie canadienne écrit que le roman rompt avec la convention qui consistait à exalter la vie rurale, et le présente comme l'un des premiers romans du terroir modernes, le premier à porter un regard critique et satirique sur la campagne avant la Révolution tranquille [4]. Selon Katarzyna Wójcik, de l'Université de Varsovie, Grignon refuse l'image idéalisée de la campagne et décrit une colonisation « digne de respect, mais non pas enviable » [6].

La critique s'approfondit ensuite. Menaud, maître-draveur (1937), de Félix-Antoine Savard, reste une œuvre poétique et nationaliste, où la folie du héros sert d'avertissement [1]. Trente arpents (1938), de Ringuet, nom de plume de Philippe Panneton, marque l'aboutissement du roman rustique : la terre n'y fait plus vivre son maître, dans un contexte de crise économique, d'industrialisation et d'exode rural [1].

Même Maria Chapdelaine n'avait pas fait l'unanimité. Selon Britannica, les premières critiques lui reprochaient de ne pas idéaliser la vie canadienne-française, et les lecteurs québécois l'ont d'abord accueilli avec réserve avant d'en faire un classique [3]. L'Encyclopédie canadienne note que le roman a aussi été critiqué pour sa vision étroite d'un Québec peuplé de seuls cultivateurs, tout en reconnaissant que son réalisme a poussé les écrivains à moderniser leur style [1].

Pourquoi le roman urbain a-t-il pris le relais ?

Le roman urbain a pris le relais parce que la société québécoise s'urbanisait et que les écrivains se sont tournés vers la ville. L'Encyclopédie canadienne relie ce tournant à la crise des années 1930, à la Seconde Guerre mondiale et à l'urbanisation, qui ont déplacé l'attention des écrivains et des lecteurs de la terre vers la ville et l'individu [1].

Deux romans marquent ce passage. Au pied de la pente douce (1944), de Roger Lemelin, fait le portrait satirique d'un quartier ouvrier de Québec, et Bonheur d'occasion (1945), de Gabrielle Roy, situé en 1940 dans le quartier Saint-Henri de Montréal, obtient un succès international [1]. On y retrouve des thèmes que le roman du terroir laissait dans l'ombre, comme la pauvreté urbaine ou la grossesse hors mariage de Florentine.

Le roman rural ne disparaît pas pour autant. Le Survenant (1945), de Germaine Guèvremont, présente la vie rurale de façon sereine et réaliste, sans intention moralisatrice, ce que l'Encyclopédie canadienne décrit comme un renouveau poétique du genre [1].

Que reste-t-il de ce courant aujourd'hui ?

Il reste du roman du terroir des œuvres toujours rééditées et régulièrement adaptées à l'écran. Maria Chapdelaine a été souvent réimprimé au Canada et en France, et sa traduction anglaise de 1921 par W. H. Blake reste l'édition de référence [2]. Le roman a été porté plusieurs fois au cinéma, notamment par Gilles Carle en 1983 [2]. La version de Sébastien Pilote, présentée au festival de Toronto en 2021 avec Sara Montpetit dans le rôle-titre, en est la quatrième adaptation ; la revue Cinema Scope y voit une vision résolument nostalgique de la vie des colons [7].

Un homme et son péché a connu une carrière encore plus longue, de la radio (1939) à la série Les Pays d'en haut, lancée en 2016 [6]. Katarzyna Wójcik montre que chaque adaptation réinterprète le monde rural : le téléroman de 1956 idéalisait le passé dans l'esprit de la survivance, tandis que la série de 2016 adopte une esthétique proche du western et aborde des questions actuelles [6].

Le genre est aujourd'hui lu comme un document sur une société et ses valeurs, plus que comme un modèle. Il permet de mesurer la distance entre le Québec rural et catholique qu'il décrivait et le Québec contemporain, où la vie de couple hors mariage est devenue courante.

Questions fréquentes

Quels sont les principaux romans du terroir ?

Les principaux romans du terroir sont La Terre paternelle (1846), Jean Rivard (1862-1864), Maria Chapdelaine (1914-1916), Un homme et son péché (1933), Menaud, maître-draveur (1937), Trente arpents (1938) et Le Survenant (1945). La Scouine (1918) en offre une version très sombre. Maria Chapdelaine reste le plus connu.

Quel est le premier roman du terroir ?

La Terre paternelle (1846), de Patrice Lacombe, est généralement considérée comme le premier roman du terroir. Ce long récit enseigne qu'il ne faut pas abandonner la terre familiale pour la ville. Jean Rivard, d'Antoine Gérin-Lajoie, en développe le modèle dans les années 1860.

Qu'est-ce que l'agriculturisme ?

L'agriculturisme est une idéologie qui fait de la vie agricole l'idéal de la société canadienne-française. L'historien Michel Brunet l'a décrite en 1957 comme une philosophie qui idéalise le passé et se méfie de la société industrielle. D'autres historiens, comme William F. Ryan, ont nuancé le rôle qu'y aurait joué le clergé.

Pourquoi le roman du terroir a-t-il décliné ?

Le roman du terroir a décliné parce que le Québec s'est urbanisé et industrialisé. La crise des années 1930, la Seconde Guerre mondiale et l'exode rural ont tourné les écrivains vers la ville. Bonheur d'occasion (1945) symbolise ce passage au roman urbain.

Maria Chapdelaine est-il un roman québécois ?

Maria Chapdelaine a été écrit par un Français, Louis Hémon, mais il se déroule au Québec, dans la région du lac Saint-Jean. Paru en feuilleton à Paris en 1914, puis en livre à Montréal en 1916, il est devenu un classique de la littérature québécoise. Hémon est mort avant le succès du livre.

La Scouine est-elle un roman du terroir ?

Oui, La Scouine (1918), d'Albert Laberge, se déroule à la campagne, mais elle en donne une image très sombre, à l'opposé de l'idéalisation du genre. Tirée à 60 exemplaires, elle est restée presque inconnue jusqu'à sa redécouverte en 1958. Elle peut se lire comme l'envers du roman du terroir idéalisé.

Le roman du terroir est-il encore lu et adapté ?

Oui, Maria Chapdelaine est toujours réimprimé, et Sébastien Pilote en a tiré en 2021 une quatrième adaptation au cinéma. Un homme et son péché a inspiré la série Les Pays d'en haut, lancée en 2016. Ces œuvres sont aujourd'hui lues comme des témoins d'une société disparue.

Sources

  1. thecanadianencyclopedia.ca — https://www.thecanadianencyclopedia.ca/en/article/novel-in-french
  2. thecanadianencyclopedia.ca — https://www.thecanadianencyclopedia.ca/en/article/maria-chapdelaine
  3. britannica.com — https://www.britannica.com/topic/Maria-Chapdelaine
  4. thecanadianencyclopedia.ca — https://www.thecanadianencyclopedia.ca/en/article/claude-henri-grignon
  5. cchahistory.ca — https://cchahistory.ca/journal/CCHA1966/Ryan.htm
  6. journals.us.edu.pl — https://journals.us.edu.pl/index.php/RS/article/view/10907/8481
  7. cinema-scope.com — https://cinema-scope.com/cinema-scope-online/tiff-2021-maria-chapdelaine-sebastien-pilote-canada/

Information générale, ce n'est pas un conseil juridique ni religieux.

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