Culture

Tit-Coq, la pièce qui a mis en scène l'enfant illégitime

Par la rédaction de fornication.infoVérifié le Lecture : 9 min12 sources
Illustration : un médaillon avec les masques du théâtre, devant le château Frontenac à Québec, entouré de passants d'aujourd'hui
L'essentiel

De quoi parle la pièce Tit-Coq ?

Tit-Coq, créée à Montréal en mai 1948 par Gratien Gélinas, suit un jeune soldat né hors mariage qui rêve de fonder la famille qu'il n'a jamais eue. Quand sa fiancée en épouse un autre, il renonce à vivre avec elle pour ne pas donner naissance à d'autres enfants illégitimes. Triomphe au Canada, la pièce a échoué à Broadway en 1951.

Sommaire
  1. De quoi parle Tit-Coq ?
  2. Qui était Gratien Gélinas ?
  3. Comment la pièce montre-t-elle le sort des enfants nés hors mariage ?
  4. Quel rôle jouent l'Église et la famille dans le dénouement ?
  5. Quel accueil a-t-elle reçu, de Montréal à Broadway ?
  6. Comment le film de 1953 a-t-il prolongé son succès ?
  7. Pourquoi est-elle considérée comme fondatrice ?
  8. Questions fréquentes
  9. Sources

De quoi parle Tit-Coq ?

Tit-Coq raconte l'histoire d'un jeune soldat canadien-français né hors mariage, qui croit trouver dans une famille de la campagne et dans l'amour d'une jeune femme la place que sa naissance lui a refusée. Orphelin, il est invité par un compagnon d'armes, Jean-Paul, à passer Noël chez les Désilets, qui l'accueillent chaleureusement [3][6]. Il s'éprend de Marie-Ange, la sœur de son ami, qui promet de l'attendre quand il part combattre outre-mer pendant la Seconde Guerre mondiale [9].

Pendant son absence, la promesse ne tient pas. Sous la pression de ses proches, Marie-Ange épouse un garçon de son village qui n'est jamais parti au front [6]. À son retour, Tit-Coq voit s'effondrer tout ce qu'il espérait : les deux jeunes gens s'aiment encore, mais les convictions religieuses de la famille et la doctrine catholique, qui exclut le divorce, rendent leur union impossible [3].

Le personnage porte un nom, Arthur Saint-Jean, mais tout le monde l'appelle par son surnom [9]. La pièce est un drame en trois actes, dont l'action se répartit entre huit lieux différents [6]. L'Encyclopédie canadienne y lit trois histoires à la fois : celle d'un conscrit en chômage, celle d'un militaire exilé en Angleterre « jamais vraiment rapatrié », et celle d'un bâtard qui refuse d'engendrer d'autres bâtards [1].

Repères chronologiques

  1. 1937Gratien Gélinas crée à la radio le personnage de Fridolin
  2. 1938-1946Revues annuelles Fridolinons, dont la première au Monument-National
  3. 22 mai 1948Création de Tit-Coq à Montréal, avec Gélinas dans le rôle-titre
  4. 1948-1951Plus de 500 représentations en français et en anglais, au Canada et aux États-Unis
  5. 9 février 1951Première à Broadway au Broadhurst Theatre : trois représentations seulement
  6. 1953Film de Gélinas et René Delacroix, film de l'année aux Canadian Film Awards
  7. 1999Reprise au Théâtre Denise-Pelletier, mise en scène de Michel Monty

Qui était Gratien Gélinas ?

Gratien Gélinas était un acteur, metteur en scène, producteur et dramaturge québécois, né le 8 décembre 1909 à Saint-Tite et mort le 16 mars 1999 [1]. Il se fait connaître en 1937 à la radio avec Fridolin, un jeune Montréalais naïf, débrouillard, sensible et un peu cynique [2]. Ce personnage devient le centre de revues annuelles, les Fridolinons, présentées de 1938 à 1946 et publiées plus tard sous le titre Fridolinades [1]. La première de ces revues est montée en février 1938 au Monument-National de Montréal [8].

Tit-Coq sort directement de cet univers. Gélinas écrit en 1946 un sketch de revue intitulé Le retour du conscrit, puis un scénario de film en 1947 ; faute de financement pour le tourner, il le transforme en pièce de théâtre [9]. Le drame naît donc d'un personnage comique, ce qui explique le mélange de rire et de détresse qui le caractérise.

Après Tit-Coq, Gélinas fonde en 1957 la Comédie-Canadienne, une salle consacrée aux créations canadiennes-françaises, inaugurée le 22 février 1958 dans l'ancien Théâtre Gayety [1][8]. Il y crée Bousille et les justes (1959), l'histoire d'un orphelin devenu domestique et bouc émissaire d'une famille d'entrepreneurs hypocrites [2]. De 1969 à 1978, il préside la Société de développement de l'industrie cinématographique canadienne, aujourd'hui Téléfilm Canada [1][4]. Il est fait compagnon de l'Ordre du Canada en 1989 [8].

Comment la pièce montre-t-elle le sort des enfants nés hors mariage ?

La pièce montre l'enfant né hors mariage comme un être sans place, qui cherche une famille d'adoption faute d'en avoir reçu une à la naissance. Tit-Coq est un « bâtard », selon le mot de la pièce que reprend la critique [6]. En épousant Marie-Ange, il rêve d'appartenir enfin à une vraie famille [6].

Ce statut avait alors une traduction juridique précise. Le Code civil du Bas-Canada, en vigueur depuis 1866, distinguait les enfants légitimes des enfants naturels, et parmi ces derniers les enfants nés d'une relation adultère ou incestueuse, qui étaient écartés des successions et ne pouvaient recevoir de donation au-delà des aliments [11]. Seuls les enfants naturels « simples » pouvaient être légitimés par le mariage ultérieur de leurs parents ; l'adoption devient un moyen de légitimation en 1924, et les enfants adultérins n'obtiennent cette possibilité qu'en 1971 [11]. L'égalité de tous les enfants dont la filiation est établie n'entre en vigueur que le 2 avril 1981 [11].

Les conséquences sociales étaient tout aussi lourdes. Entre 1935 et 1964, des milliers d'enfants ont été placés au Québec dans des crèches, des orphelinats et des hôpitaux psychiatriques tenus pour la plupart par des communautés catholiques, certains parce qu'ils étaient nés hors mariage [10]. Ces enfants, appelés plus tard les orphelins de Duplessis, ont souvent subi de faux diagnostics et des mauvais traitements [10]. Le vocabulaire de cette époque est présenté dans notre article sur les mots de la filiation au Québec.

Gélinas ne fait pas de son héros une victime silencieuse. Tit-Coq a un humour irrévérencieux et un tempérament explosif [9], et la pièce fait rire autant qu'elle émeut. En 2000, la revue Jeu notait que, pour un public jeune, le statut d'enfant illégitime est devenu « un concept désuet », alors que le besoin d'être accepté reste très actuel [6].

Quel rôle jouent l'Église et la famille dans le dénouement ?

Au dénouement, c'est l'aumônier militaire, le Padre, qui convainc Tit-Coq et Marie-Ange de renoncer l'un à l'autre. Les personnages incarnent des institutions : le commandant représente l'armée, le Padre l'Église et le père Désilets la famille [6]. Le père, qui avait ouvert sa porte au soldat, la lui ferme dès que celui-ci devient une menace pour la réputation de la maison [6].

L'argument décisif porte sur la naissance. Si Marie-Ange quittait son mari pour vivre avec Tit-Coq, leurs enfants naîtraient hors mariage, comme lui : le Padre et la famille redoutent qu'ils deviennent à leur tour des bâtards [7]. Tit-Coq, qui a souffert de ce statut toute sa vie, choisit de ne pas l'imposer à d'autres ; l'Encyclopédie canadienne en anglais résume le personnage comme un bâtard qui ne voulait pas laisser de bâtards derrière lui [2]. Il reste seul [9].

Les lectures de cette fin divergent. En 1980, Jean-Paul Daoust, dans la Petite revue de philosophie, y voyait la victoire d'une famille patriarcale qui se protège en rejetant ceux qui s'écartent de la règle, et résumait cette logique par la formule « hors de la famille catholique point de salut » [7]. La critique de Jeu, en 2000, insistait plutôt sur la compassion du Padre, qui reste en retrait devant les sautes d'humeur et le cynisme du soldat [6]. La pièce ne tranche pas : le renoncement y apparaît à la fois comme un sacrifice et comme une soumission. La position de l'Église sur les relations hors mariage est détaillée dans notre article sur l'enseignement catholique et son poids au Québec.

Quel accueil a-t-elle reçu, de Montréal à Broadway ?

Tit-Coq a été un triomphe au Canada et un échec à New York. La pièce est créée le 22 mai 1948 [3], au Monument-National de Montréal [8], avec Gélinas dans le rôle-titre. Un critique montréalais écrit dès la première que les historiens ne pourront plus dire qu'il n'existe pas de littérature dramatique au Canada français [3]. La pièce tient l'affiche près d'un an, d'abord en français puis en anglais [3].

Le nombre de représentations varie selon les sources. L'encyclopédie du cinéma canadien du TIFF indique que Gélinas l'a jouée 542 fois en moins de trois ans, en français et en anglais, au Canada et aux États-Unis [4] ; Wikipédia parle de plus de 500 représentations dans sa version anglaise et de plus de 600 dans sa version française [8][9]. Après ce succès, les universités de Montréal et de Toronto lui remettent un doctorat honorifique [3].

New York n'a pas suivi. Après un passage à Chicago, la pièce, présentée sous le titre Ti-Coq et signée « Fridolin », ouvre le 9 février 1951 au Broadhurst Theatre et ferme le lendemain, après trois représentations [5]. La distribution réunissait notamment Huguette Oligny en Marie-Ange, Denise Pelletier, Juliette Béliveau et Fred Barry [5]. Bibliothèque et Archives Canada note que le public new-yorkais a eu du mal à entrer dans une intrigue jugée assez simple [3] ; Gélinas doit assumer les pertes [8].

Comment le film de 1953 a-t-il prolongé son succès ?

Le film Tit-Coq, sorti en 1953, a porté la pièce à l'écran et remporté le prix du film de l'année aux Canadian Film Awards [4]. Gélinas le coréalise avec René Delacroix, l'écrit et le produit lui-même [9]. Selon Wikipédia, qui s'appuie sur la presse de l'époque, environ 300 000 spectateurs québécois l'ont vu entre février et avril 1953 [9].

La remise du prix a laissé une anecdote. Ému, Gélinas pleure pendant son discours, et l'actrice américaine Dorothy Lamour, qui présentait la soirée, lui tend un mouchoir [9]. En 2000, une copie restaurée est projetée au Festival international du film de Toronto [9]. Au total, Gélinas a reçu trois Canadian Film Awards au cours de sa carrière [4].

Pourquoi est-elle considérée comme fondatrice ?

Tit-Coq est souvent présentée comme le premier véritable drame canadien-français [4]. Gélinas y place au centre un héros ordinaire, ancré dans le Montréal des années 1940, dont le malheur tient aux institutions du Québec de son temps : l'armée, l'Église, la famille [6]. L'Encyclopédie canadienne en anglais estime que son œuvre a jeté les bases du théâtre québécois contemporain [2].

La pièce a eu des héritiers. Marcel Dubé, auteur d'Un simple soldat (1957) [12], s'en est inspiré, comme d'autres dramaturges après lui [1][2]. Daoust rapprochait d'ailleurs, dès 1980, la famille de Tit-Coq de celles que met en scène Michel Tremblay [7] ; la parenté est sensible dans Les Belles-Sœurs, créée vingt ans plus tard.

La pièce reste étudiée et reprise. En 1999, le Théâtre Denise-Pelletier l'a montée dans une mise en scène de Michel Monty, d'abord pour les élèves du secondaire, avec des photos d'archives du musée McCord projetées en fond de scène ; la production a attiré un public bien plus large que prévu [6]. Tit-Coq témoigne d'une époque où la naissance hors mariage pesait sur toute une vie, ce qui en fait un document historique autant qu'une œuvre de théâtre.

Questions fréquentes

Tit-Coq a-t-il été adapté au cinéma ?

Oui. Gratien Gélinas et René Delacroix ont réalisé en 1953 un film tiré de la pièce, avec Gélinas dans le rôle-titre. Il a remporté le prix du film de l'année aux Canadian Film Awards et attiré environ 300 000 spectateurs au Québec en quelques semaines.

Pourquoi le personnage s'appelle-t-il Tit-Coq ?

Tit-Coq est un surnom, forme populaire de « petit coq », qui convient à un jeune homme fier, nerveux et prompt à la riposte. Le personnage, de son vrai nom Arthur Saint-Jean, se distingue par un humour irrévérencieux et un caractère emporté.

Où et quand Tit-Coq a-t-elle été créée ?

Tit-Coq a été créée à Montréal le 22 mai 1948, au Monument-National, avec Gratien Gélinas dans le rôle principal. La pièce a tenu l'affiche près d'un an, en français puis en anglais, avant de partir en tournée.

Combien de fois Tit-Coq a-t-elle été jouée ?

Plus de 500 fois en trois ans environ, selon la plupart des sources. L'encyclopédie du cinéma canadien du TIFF avance 542 représentations en moins de trois ans, en français et en anglais, au Canada et aux États-Unis. Certaines sources parlent de plus de 600.

Pourquoi Tit-Coq a-t-elle échoué à Broadway ?

La pièce n'a tenu que trois représentations au Broadhurst Theatre, les 9 et 10 février 1951. Bibliothèque et Archives Canada explique que le public new-yorkais a peiné à adhérer à une intrigue jugée simple ; d'autres sources évoquent une publicité insuffisante et des critiques défavorables. Gélinas a dû assumer les pertes.

Tit-Coq est-elle encore jouée ?

Oui, la pièce est reprise et étudiée. Le Théâtre Denise-Pelletier l'a présentée du 29 septembre au 23 octobre 1999, dans une mise en scène de Michel Monty, avec un succès qui a dépassé le public scolaire visé. Les sources consultées ne permettent pas de dresser la liste des reprises plus récentes.

Un enfant né hors mariage avait-il les mêmes droits au Québec en 1948 ?

Non. Le Code civil du Bas-Canada distinguait enfants légitimes et enfants naturels, et traitait plus durement encore les enfants nés d'une relation adultère, exclus des successions. L'égalité de tous les enfants dont la filiation est établie n'est entrée en vigueur que le 2 avril 1981.

Sources

  1. thecanadianencyclopedia.ca — https://www.thecanadianencyclopedia.ca/fr/article/gratien-gelinas
  2. thecanadianencyclopedia.ca — https://www.thecanadianencyclopedia.ca/en/article/gratien-gelinas
  3. epe.lac-bac.gc.ca — https://epe.lac-bac.gc.ca/100/205/301/ic/cdc/heirloom_series/volume4/240-241.htm
  4. cfe.tiff.net — https://cfe.tiff.net/canadianfilmencyclopedia/content/bios/gratien-gelinas
  5. ibdb.com — https://www.ibdb.com/broadway-production/ti-coq-1915
  6. assets.erudit.tech — https://assets.erudit.tech/fr/revues/jeu/2000-n95-jeu1075698/25890ac.pdf
  7. releve.erudit.org — https://releve.erudit.org/fr/revues/prp/1980-v1-n2-prp08695/1105710ar.pdf
  8. fr.wikipedia.org — https://fr.wikipedia.org/wiki/Gratien_G%C3%A9linas
  9. en.wikipedia.org — https://en.wikipedia.org/wiki/Tit-Coq
  10. thecanadianencyclopedia.ca — https://thecanadianencyclopedia.ca/fr/article/duplessis-orphans
  11. usherbrooke.ca — https://www.usherbrooke.ca/droit/fileadmin/sites/droit/documents/RDUS/volume_23/23-2-guy.pdf
  12. thecanadianencyclopedia.ca — https://www.thecanadianencyclopedia.ca/fr/article/marcel-dube

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