Kamouraska, roman de l'adultère et du crime

De quoi parle le roman Kamouraska ?
Kamouraska, publié en 1970 par Anne Hébert, s'inspire du meurtre d'Achille Taché, seigneur de Kamouraska, tué le 31 janvier 1839. Mal mariée au seigneur Antoine Tassy, Élisabeth entretient une liaison avec le docteur George Nelson ; ensemble, ils complotent la mort du mari. Jugée puis acquittée, elle se remarie pour retrouver sa respectabilité.
Sommaire
De quoi parle Kamouraska ?
Kamouraska est un roman d'Anne Hébert, publié à Paris en 1970, que l'Encyclopédie canadienne qualifie de roman gothique psychologique [1][3]. Toute l'action se passe dans l'esprit d'Élisabeth, pendant la nuit où son second mari, Jérôme Rolland, agonise ; à son chevet, elle revoit en souvenirs et en rêves les événements de sa jeunesse [1]. Elle est mariée à Rolland depuis près de dix-huit ans [7].
Ces souvenirs reconstituent un drame ancien. Élisabeth d'Aulnières a connu une enfance étouffante, puis un mariage malheureux avec Antoine Tassy, le seigneur de Kamouraska [1][7]. Elle s'éprend de George Nelson, un médecin américain, avec qui elle complote la mort de son mari ; Tassy est tué, Élisabeth est jugée puis acquittée, et elle cherche ensuite dans un second mariage une respectabilité tout aussi étouffante [1][7].
Le récit est fragmenté. Il passe sans transition de la première à la troisième personne, mêle monologue intérieur, scènes revécues et hallucinations, et donne au lecteur l'impression d'assister aux tourments d'une conscience [1]. L'Encyclopédie canadienne y voit une étude de la culpabilité intériorisée et de la quête de liberté, aux accents féministes [1].
L'affaire de Kamouraska : faits réels et roman
| Faits réels (1834-1843) | Dans le roman (1970) |
|---|---|
| Joséphine-Éléonore d'Estimauville, née à Québec en 1816 | Élisabeth d'Aulnières |
| Achille Taché, copropriétaire de la seigneurie de Kamouraska, épousé le 16 juillet 1834 | Antoine Tassy, seigneur de Kamouraska |
| George Holmes, jeune médecin de William Henry (Sorel) | George Nelson, médecin américain |
| Aurélie Prévost, dite Tremblay, servante, verse un poison le 4 janvier 1839 | Aurélie, servante complice |
| Taché tué de deux coups de pistolet le 31 janvier 1839 | Meurtre du mari par l'amant |
| Holmes en fuite aux États-Unis, extradition refusée en 1840 | Nelson disparaît de la vie d'Élisabeth |
| Procès à Québec le 21 septembre 1841, acquittement le premier jour | Procès et acquittement d'Élisabeth |
| Remariage le 18 mai 1843 avec le notaire Léon-Charles Clément | Second mariage avec Jérôme Rolland |
Quel fait divers a inspiré le roman ?
Le roman s'inspire de l'assassinat d'Achille Taché, seigneur de Kamouraska, tué le 31 janvier 1839 par l'amant de sa femme, le docteur George Holmes [3]. L'épouse, Joséphine-Éléonore d'Estimauville, née à Québec le 30 août 1816, avait épousé Louis-Paschal-Achille Taché à Québec le 16 juillet 1834 ; il possédait une partie de la seigneurie de Kamouraska [3]. En décembre 1837, elle quitte Kamouraska avec ses deux enfants pour William Henry, l'actuelle Sorel, où elle rencontre Holmes ; leur liaison devient vite connue dans la ville [3].
Le meurtre a été précédé de plusieurs tentatives. À l'automne 1838, Holmes cherche à deux reprises à faire empoisonner Taché à l'arsenic ; le 4 janvier 1839, une servante, Aurélie Prévost, dite Tremblay, parvient à lui faire boire du poison, sans effet mortel [3]. Le 31 janvier, Holmes abat Taché de deux coups de pistolet et cache le corps sous la neige à l'anse Saint-Denis, où on le retrouve trois jours plus tard [3].
La justice ne condamne personne. L'enquête dure du 5 au 28 février 1839 ; l'épouse est arrêtée, détenue à Montréal, puis libérée le 27 février après avoir nié toute participation [3]. Holmes, réfugié aux États-Unis, y est emprisonné, mais les autorités américaines refusent son extradition au début de 1840 ; il disparaît ensuite [3]. Le 21 septembre 1841, Joséphine-Éléonore est jugée à Québec pour avoir fait administrer du poison à son mari ; le seul témoin capable de l'accuser, Aurélie, se contredit, et le jury l'acquitte dès le premier jour [3].
Anne Hébert garde la structure de l'affaire mais change les noms : Joséphine-Éléonore devient Élisabeth, Taché devient Tassy, Holmes devient Nelson, et le second mari, le notaire Clément, a pour pendant Jérôme Rolland ; seule la servante conserve son prénom, Aurélie [1][3][5]. L'affaire a nourri la littérature bien avant Anne Hébert. Georges-Isidore Barthe la reprend en 1896 dans Drames de la vie réelle [3]. L'Encyclopédie canadienne rattache le drame à la famille même de l'autrice, sans préciser le lien de parenté [1].
Comment le roman traite-t-il l'adultère ?
Le roman traite l'adultère comme une révolte contre un mariage subi plutôt que comme une faute à condamner ou à excuser. Élisabeth vit un mariage malheureux avec le seigneur de Kamouraska, et la passion pour Nelson apparaît comme la seule échappée d'une existence verrouillée par la famille, la religion et le rang [1][7]. Cette passion mène pourtant au crime, et le roman ne gomme pas cette réalité.
La culpabilité est au cœur du livre. Élisabeth n'a jamais été condamnée par un tribunal, mais elle se juge elle-même pendant cette nuit de veille, et le roman fait de sa mémoire un second procès [1]. L'adultère y est à la fois désir de liberté et source d'une faute qui ne se dissout pas avec le temps. Anne Hébert ne tranche pas entre ces deux lectures, ce qui explique les interprétations opposées que le livre a suscitées.
La place des femmes dans le mariage du XIXe siècle forme l'arrière-plan. Dans l'affaire réelle, la liaison de Joséphine-Éléonore avec Holmes est rapidement connue à Sorel [3] : le scandale précède le crime. Le sens religieux et juridique du mot adultère, et son usage dans les lois canadiennes, sont présentés dans notre article sur la définition de l'adultère.
Le traitement littéraire de cette passion est retenu. Hébert ne décrit pas de scènes explicites : elle procède par fragments, souvenirs et visions [1], au point que la passion d'Élisabeth se lit surtout dans ses effets, l'attente, la peur et le scandale. Ses autres romans explorent aussi des mondes fermés, traversés par une passion brutale et une violence primitive [2].
Quel rôle joue la respectabilité ?
La respectabilité est le moteur du dénouement : après l'acquittement, Élisabeth se remarie pour redevenir une femme honorable. L'Encyclopédie canadienne parle d'une quête de respectabilité qui la conduit à un second mariage aussi étouffant que le premier [1]. Madame Rolland, épouse irréprochable, est la façade derrière laquelle Élisabeth d'Aulnières continue de vivre.
La vraie Joséphine-Éléonore a suivi le même chemin. Le 18 mai 1843, à Québec, elle épouse le notaire Léon-Charles Clément ; le couple s'installe aux Éboulements et a six enfants [3]. Elle ne revoit jamais Holmes, meurt à Montréal en juin 1893 et est inhumée le 28 juin aux Éboulements [3].
On peut lire ce second mariage comme une forme de pénitence. La nuit d'agonie de Jérôme Rolland ramène Élisabeth vers le passé que sa vie respectable devait effacer [1]. Le remariage n'a pas réglé la question morale ; il l'a seulement fait taire aux yeux de la société.
Qui était Anne Hébert ?
Anne Hébert est une poète, dramaturge et romancière québécoise, née le 1er août 1916 à Sainte-Catherine-de-Fossambault et morte à Montréal le 22 janvier 2000 [2]. Par sa mère, elle descend de l'historien François-Xavier Garneau, et elle était la cousine du poète Hector de Saint-Denys Garneau [2]. Après avoir travaillé pour Radio-Canada et l'Office national du film de 1950 à 1954, elle part pour Paris grâce à une bourse et y vit une trentaine d'années [2].
Son œuvre a été largement couronnée. Kamouraska reçoit en France le Prix des libraires et en Belgique un prix de l'Académie royale de langue et de littérature françaises [2][8]. Elle obtient le prix Femina en 1982 pour Les Fous de Bassan et trois prix du Gouverneur général, pour Poèmes, Les Enfants du sabbat et L'Enfant chargé de songes [2]. Elle devient compagnon de l'Ordre du Canada en 1968 [2]. L'Académie française lui décerne aussi un prix en 1976 pour Les Enfants du sabbat [2].
Son univers s'est formé dans la poésie. Des Songes en équilibre au Tombeau des rois (1953), puis dans des romans comme Les Chambres de bois (1958) ou Héloïse (1980), elle explore le rêve, la mort et des mondes clos [2]. Selon l'Encyclopédie canadienne, la mort solitaire de son cousin Saint-Denys Garneau, à la fin de 1943, l'a poussée vers une révolte ouverte, perceptible dans toute son œuvre ultérieure [2].
Kamouraska reste son roman le plus célèbre. L'université Athabasca le présente comme un classique de la littérature québécoise et canadienne [8]. Il a été traduit en anglais par Norman Shapiro dans une édition publiée en 2010 [7].
Comment Claude Jutra l'a-t-il adapté ?
Claude Jutra a adapté Kamouraska au cinéma en 1973, dans une coproduction franco-canadienne qui fut alors le film le plus coûteux jamais tourné au Canada [4][5]. Le scénario est signé Anne Hébert et Claude Jutra, la photographie Michel Brault ; Geneviève Bujold joue Élisabeth, Philippe Léotard Antoine Tassy, Richard Jordan George Nelson et Marcel Cuvelier Jérôme Rolland [5]. Le film sort le 29 mars 1973 au Théâtre Saint-Denis de Montréal [6]. Jutra, né à Montréal en 1930, sortait alors du succès de Mon oncle Antoine (1971), lauréat de plus de vingt prix internationaux et de huit Canadian Film Awards [4].
Le budget et l'accueil ont fait débat. Prévu à 750 000 $, le film aurait coûté 905 000 $, financés aux trois quarts par le Canada et pour un quart par la France [6]. Les producteurs français l'ont remonté et raccourci ; la critique l'a reçu avec respect mais froideur, et l'Encyclopédie canadienne parle d'un échec commercial et critique [4][5]. Aux Canadian Film Awards du 12 octobre 1973, il obtient pourtant un prix spécial du jury, et Geneviève Bujold le prix de la meilleure actrice [6].
Jutra a pu montrer sa version en 1983. Ce nouveau montage dure 173 minutes, contre 124 pour la version de 1973 [4][6]. L'Encyclopédie canadienne rappelle aussi qu'en 2016, après des allégations d'abus sexuels sur des mineurs rapportées par un biographe puis par La Presse, le prix Jutra a été renommé et son nom retiré de plusieurs lieux publics [4]. Le cinéaste était mort en 1986 [4].
Le roman garde un lien avec d'autres œuvres québécoises sur le mariage et la morale, de Maria Chapdelaine aux romans du terroir. Mais Kamouraska en prend le contre-pied : au lieu d'un mariage choisi par devoir, il montre un mariage qui conduit au crime.
Questions fréquentes
Kamouraska est-il une histoire vraie ?
Oui, en partie. Le roman s'inspire du meurtre d'Achille Taché, seigneur de Kamouraska, tué le 31 janvier 1839 par le docteur George Holmes, amant de sa femme, Joséphine-Éléonore d'Estimauville. Anne Hébert a changé les noms et inventé la vie intérieure de son héroïne.
Pourquoi Élisabeth a-t-elle été acquittée ?
Dans l'affaire réelle, Joséphine-Éléonore d'Estimauville a été acquittée faute de preuve solide. Jugée à Québec le 21 septembre 1841 pour avoir fait administrer du poison à son mari, elle n'avait contre elle qu'un seul témoin, la servante Aurélie, dont les déclarations se contredisaient. Le jury l'a acquittée dès le premier jour.
Qu'est-il arrivé au docteur Holmes ?
Il n'a jamais été jugé. Réfugié aux États-Unis après le meurtre, il y a été emprisonné, puis libéré au début de 1840 quand les autorités américaines ont refusé de l'extrader vers le Bas-Canada. Il a disparu peu après.
Quels prix a reçus Kamouraska ?
Kamouraska a reçu le Prix des libraires, en France, et un prix de l'Académie royale de langue et de littérature françaises de Belgique. L'Encyclopédie canadienne date ces deux distinctions de 1971.
Le film Kamouraska est-il fidèle au roman ?
Oui pour l'intrigue et l'atmosphère, puisqu'Anne Hébert a coécrit le scénario avec Claude Jutra. La version de 124 minutes sortie en 1973 avait toutefois été raccourcie à la demande des producteurs français ; le montage de 173 minutes présenté en 1983 est plus proche de la conception du cinéaste.
Qui joue Élisabeth dans le film ?
Geneviève Bujold joue Élisabeth dans le film de Claude Jutra (1973). Ce rôle lui a valu le prix de la meilleure actrice aux Canadian Film Awards de 1973.
Anne Hébert a-t-elle reçu le prix Femina ?
Oui, en 1982, mais pour un autre roman, Les Fous de Bassan. Kamouraska avait reçu auparavant le Prix des libraires en France.
Sources
- thecanadianencyclopedia.ca — https://www.thecanadianencyclopedia.ca/en/article/kamouraska
- thecanadianencyclopedia.ca — https://www.thecanadianencyclopedia.ca/en/article/anne-hebert
- biographi.ca — https://www.biographi.ca/en/bio/estimauville_josephine_eleonore_12E.html
- thecanadianencyclopedia.ca — https://www.thecanadianencyclopedia.ca/en/article/claude-jutra
- cfe.tiff.net — https://cfe.tiff.net/content/films/Kamouraska
- en.wikipedia.org — https://en.wikipedia.org/wiki/Kamouraska_(film)
- cbc.ca — https://www.cbc.ca/1.3972623
- canadian-writers.athabascau.ca — https://canadian-writers.athabascau.ca/french/writers/ahebert.php
Information générale, ce n'est pas un conseil juridique ni religieux.


