Maria Chapdelaine, le choix d'un mari et d'un pays

Pourquoi Maria Chapdelaine épouse-t-elle Eutrope Gagnon ?
Après la mort de François Paradis, perdu dans la forêt en hiver, puis celle de sa mère, Maria Chapdelaine choisit Eutrope Gagnon, le voisin, plutôt que Lorenzo Surprenant, qui lui promet l'aisance aux États-Unis. Ce choix, fait pour la famille et la communauté, affirme les valeurs traditionnelles du Canada français rural que met en scène le roman de Louis Hémon.
Sommaire
De quoi parle Maria Chapdelaine ?
Maria Chapdelaine raconte la vie d'une famille de colons du Lac-Saint-Jean, au Québec, et le choix d'un mari par la fille aînée, Maria [1]. Le roman décrit des défricheurs aux prises avec un climat rude et une terre ingrate [2]. Britannica le présente comme le roman le plus connu de la vie des pionniers canadiens-français [3].
L'intrigue est simple. Maria aime François Paradis, un homme des bois qu'elle espère revoir au printemps [6] ; il meurt dans la forêt pendant l'hiver [7]. Après la mort de sa mère, elle doit choisir entre Lorenzo Surprenant, qui lui offre la richesse de l'Amérique, et Eutrope Gagnon, le voisin ; elle choisit Gagnon, en plaçant la famille et la communauté avant son propre désir [1].
Le cadre du roman est à la fois concret et symbolique. L'église et la ferme en forment le décor physique et moral, et le rythme des saisons et des fêtes religieuses donne à l'action une durée presque mythique [1]. L'Encyclopédie canadienne y voit le roman qui incarne l'esprit du Canada français sous sa forme la plus lyrique [1].
Repères chronologiques
- 12 octobre 1880Naissance de Louis Hémon à Brest
- Juillet 1912Hémon travaille comme ouvrier agricole chez Samuel Bédard, à Péribonka
- 8 juillet 1913Mort de Hémon, heurté par un train près de Chapleau (Ontario)
- 1914Feuilleton dans le journal parisien Le Temps, du 27 janvier au 19 février
- 1916Première édition en livre à Montréal, illustrée par Suzor-Coté
- 1921Édition Grasset à Paris, succès immédiat ; traduction anglaise de W. H. Blake
- 1934Premier film, réalisé par Julien Duvivier
- 2021Film de Sébastien Pilote, avec Sara Montpetit dans le rôle de Maria
Qui était Louis Hémon ?
Louis Hémon était un écrivain français, né à Brest le 12 octobre 1880 et mort au Canada le 8 juillet 1913, avant la parution de son roman [3][4]. Fils d'un professeur devenu inspecteur général, il étudie le droit à la Sorbonne, puis quitte Paris pour Londres en novembre 1902 ; il y travaille comme secrétaire bilingue et devient, en 1904-1905, correspondant du journal sportif Le Vélo [4]. Il y écrit ses trois premiers romans, que l'éditeur Bernard Grasset refuse [4]. Ils paraîtront après sa mort : Colin-Maillard, Battling Malone, pugiliste et Monsieur Ripois et la Némésis [3][5].
Sa vie privée tranche avec la morale du roman qui l'a rendu célèbre. Le 12 avril 1909 naît à Londres sa fille, Lydia-Kathleen, qu'il reconnaît ; sa mère est l'actrice Lydia O'Kelley, et le couple n'est pas marié [4][5]. La fille et la sœur du romancier assistent en 1938 à l'ouverture du premier musée consacré au roman, à Péribonka [5].
Hémon arrive au Canada à l'automne 1911 et travaille d'abord pour une compagnie d'assurances à Montréal [4]. En juillet 1912, il part pour le Lac-Saint-Jean et se fait engager comme ouvrier agricole chez Samuel Bédard, à Péribonka [4]. Au printemps 1913, il termine son manuscrit à Montréal, en envoie une copie au journal Le Temps en juin, puis part vers l'Ouest ; le 8 juillet, il est heurté par un train près de Chapleau, en Ontario [4].
Sa mort reste entourée de questions. Le Dictionnaire biographique du Canada rappelle qu'une enquête d'Alfred Ayotte a été publiée en 1974 et que le romancier Jacques Ferron a évoqué un suicide [4]. La thèse de l'accident reste la plus courante [3].
Qui sont les trois prétendants ?
Les trois prétendants de Maria sont François Paradis, Lorenzo Surprenant et Eutrope Gagnon, et chacun représente un avenir possible [1][9]. François Paradis, contremaître dans un chantier de la rivière Vermillon, près de La Tuque, est décrit par ses proches comme un homme droit et courageux ; c'est lui que Maria aime [7]. Il quitte son poste à la mi-décembre pour passer les fêtes au Lac-Saint-Jean, part seul en raquettes et se perd dans une tempête la semaine avant Noël [7].
Lorenzo Surprenant incarne l'émigration. Il vit aux États-Unis et propose à Maria la richesse de l'Amérique et un avenir lié à l'usine, loin du travail de la terre [1][9]. Le roman fait de ce départ possible la tentation principale de l'héroïne.
Eutrope Gagnon est le voisin des Chapdelaine [1]. Le Dictionnaire biographique du Canada résume son offre comme la continuité d'une vie paysanne [4]. C'est lui qui, le soir du jour de l'An, vient annoncer à la famille la mort de François [7]. Son choix par Maria n'est pas un choix d'amour, mais de fidélité.
Que représente le mariage dans le roman ?
Dans le roman, le mariage est moins une affaire de sentiment qu'un engagement envers la famille, la terre et la communauté. Maria aime François, mais celui-ci disparaît ; elle se tourne alors vers celui qui lui permettra de rester au pays et de prolonger la vie de ses parents [1][4]. Le roman fait de ce renoncement un acte de loyauté plus qu'un échec.
Le moment décisif est la veillée funèbre de la mère, Laura Chapdelaine [8]. Pendant la nuit, Maria entend trois voix intérieures : la première lui rappelle les beautés du pays, la deuxième les noms français des lieux, la troisième, « la voix du pays de Québec », lui enjoint de rester fidèle à l'héritage reçu [8]. C'est elle qui prononce la formule la plus citée du roman : « Au pays de Québec rien ne doit mourir et rien ne doit changer » [8].
Maria tire seule la conclusion. Elle décide de rester, puis accepte la demande en mariage qu'on lui a faite, pour « le printemps d'après ce printemps-ci » [8]. Le mariage est ainsi fixé à plus d'un an : c'est une promesse de continuité plus qu'un élan amoureux.
Le récit est d'une grande retenue. L'amour de Maria pour François se vit surtout en silence, dans l'attente et la rêverie [6]. Cette retenue correspond à la morale catholique du temps, que présente notre article sur l'enseignement de l'Église et son poids au Québec.
Quelle place pour la foi et la paroisse ?
La foi catholique encadre chaque moment important du roman, des deuils aux décisions. Quand la famille apprend la mort de François, elle décide de faire dire des messes et de réciter le chapelet pour le repos de son âme [7]. Maria, elle, se demande s'il est mort en état de péché et s'adresse à la Vierge [7].
L'Église structure aussi le cadre du récit. L'Encyclopédie canadienne note que l'église et la ferme forment le décor physique et symbolique du roman [1], et Britannica rattache ses thèmes à l'idéologie agriculturiste de l'époque, au moment même où le Québec s'urbanisait et s'industrialisait [2]. Les fêtes de Noël et du jour de l'An, comme les autres fêtes de l'année, rythment l'attente de Maria [1][7].
Le livre a ensuite été lu comme un manifeste religieux et national. Le Dictionnaire biographique du Canada souligne que le roman a été approprié par le clergé catholique et par la droite politique [4]. Les nationalistes canadiens-français y ont vu un message de résistance au changement, qui privilégie la vie rurale et la tradition sur l'industrie et la ville [5].
Comment le roman a-t-il été publié et reçu ?
Maria Chapdelaine a d'abord paru en feuilleton à Paris, dans le journal Le Temps, du 27 janvier au 19 février 1914, puis en livre à Montréal en 1916 [4][5]. L'édition montréalaise, illustrée par Marc-Aurèle de Foy Suzor-Coté, doit beaucoup à Louvigny de Montigny, traducteur au Sénat, qui en signe la préface canadienne avec le philosophe Émile Boutroux [4]. Tirée à 1 200 exemplaires, elle se vend mal [5], même si le critique Ernest Bilodeau y voit dès janvier 1917, dans Le Nationaliste, une sorte de chef-d'œuvre [4]. Le même journal publie le roman en feuilleton du 18 février au 25 mars 1917 [5].
Le succès vient de Paris en 1921. L'éditeur Bernard Grasset lance le livre en France, où il devient presque aussitôt un succès de librairie [5]. La même année paraît la traduction anglaise de W. H. Blake, illustrée de gravures sur bois de Thoreau MacDonald, restée l'édition anglaise de référence [1].
L'accueil québécois est plus partagé. Les écrivains régionalistes saluent le roman comme une confirmation de leurs idées, mais des habitants de Péribonka se reconnaissent mal dans le portrait qu'en fait Hémon, et certains critiques jugent que son usage des canadianismes se moque des Canadiens français [5]. Claude-Henri Grignon accuse même Hémon d'avoir pris aux Canadiens français un chef-d'œuvre, quand Jean Bruchési estime qu'il a fait entrer le Canada dans la littérature mondiale [4].
La reconnaissance officielle suit. Un monument est élevé à Péribonka en 1918, l'Université de Montréal décerne à Hémon un doctorat honorifique posthume le 23 août 1939, et le Musée Louis-Hémon est inauguré à Péribonka en 1986 [5]. En 1980, Nicole Deschamps publie une édition établie d'après le manuscrit original [3]. Notre fiche sur le roman du terroir replace l'œuvre dans ce courant littéraire.
Comment le roman a-t-il été adapté ?
Maria Chapdelaine a été adapté au théâtre dès 1919, puis au moins quatre fois au cinéma [1][5][9]. Julien Duvivier en tire un premier film en 1934, qui connaît un grand succès ; Marc Allégret en propose une autre version au début des années 1950 [5]. Gilles Carle signe en 1983 une troisième adaptation [1].
La dernière date de 2021. Sébastien Pilote en fait un film de 158 minutes, présenté au Festival international du film de Toronto en septembre 2021, avec Sara Montpetit dans le rôle de Maria [9]. Le résumé du festival insiste sur les trois avenirs offerts par les prétendants : l'argent d'une usine américaine, la vie près de la famille, ou un mélange des deux [9].
Le roman a aussi inspiré des suites et des réécritures. Sylva Clapin publie Alma-Rose en 1925, et plusieurs auteurs des années 1980 et 1990 reprennent l'histoire, comme Gabrielle Gourdeau avec Maria Chapdelaine ou le Paradis retrouvé (1992) [5].
Questions fréquentes
Louis Hémon était-il québécois ?
Non. Louis Hémon était un écrivain français, né à Brest en 1880, qui a vécu en Angleterre avant d'arriver au Canada en 1911. Il a écrit Maria Chapdelaine après avoir travaillé comme ouvrier agricole à Péribonka, au Lac-Saint-Jean, et il est mort en Ontario en 1913.
Où se déroule Maria Chapdelaine ?
Le roman se déroule dans la région du Lac-Saint-Jean, au Québec, près de Péribonka. Louis Hémon y a travaillé en 1912 chez le cultivateur Samuel Bédard, et un musée lui est consacré dans le village depuis 1938.
Comment meurt François Paradis ?
François Paradis meurt perdu dans la forêt pendant l'hiver. Parti seul en raquettes d'un chantier de la rivière Vermillon, près de La Tuque, pour passer les fêtes au Lac-Saint-Jean, il est surpris par une tempête de neige la semaine avant Noël. Eutrope Gagnon annonce sa mort à la famille le soir du jour de l'An.
Qu'est-ce que la voix du pays de Québec ?
C'est la troisième des voix intérieures que Maria entend pendant la veillée funèbre de sa mère. Elle l'appelle à rester fidèle à l'héritage des ancêtres et prononce la phrase « Au pays de Québec rien ne doit mourir et rien ne doit changer ». Cette voix décide Maria à rester au pays.
Maria Chapdelaine a-t-il été adapté au cinéma ?
Oui, au moins quatre fois. Julien Duvivier en a tiré un film en 1934, Marc Allégret une autre version au début des années 1950, Gilles Carle une troisième en 1983 et Sébastien Pilote la plus récente en 2021.
Combien d'exemplaires de Maria Chapdelaine ont été diffusés ?
Plus de dix millions d'exemplaires, selon le Dictionnaire biographique du Canada. À la fin du XXe siècle, le roman comptait près de 150 éditions et avait été traduit dans plus de vingt langues.
Maria Chapdelaine est-il dans le domaine public ?
Oui. Louis Hémon est mort en 1913, et le texte du roman est librement accessible, par exemple sur Wikisource, qui reproduit l'édition montréalaise. Les traductions récentes et les éditions annotées relèvent en revanche des droits de leurs auteurs.
Sources
- thecanadianencyclopedia.ca — https://www.thecanadianencyclopedia.ca/en/article/maria-chapdelaine
- britannica.com — https://www.britannica.com/topic/Maria-Chapdelaine
- britannica.com — https://www.britannica.com/biography/Louis-Hemon
- biographi.ca — https://www.biographi.ca/en/bio/hemon_louis_14E.html
- epe.lac-bac.gc.ca — https://epe.lac-bac.gc.ca/100/205/301/ic/cdc/heirloom_series/volume6/314-317.htm
- fr.wikisource.org — https://fr.wikisource.org/wiki/Maria_Chapdelaine/6
- fr.wikisource.org — https://fr.wikisource.org/wiki/Maria_Chapdelaine/10
- fr.wikisource.org — https://fr.wikisource.org/wiki/Maria_Chapdelaine/15
- 2021.tiffr.com — https://2021.tiffr.com/films/maria-chapdelaine
Information générale, ce n'est pas un conseil juridique ni religieux.


