RDC : pourquoi la polygamie persiste malgré son interdiction

La polygamie est-elle autorisée en RDC ?
Non. Le Code de la famille de 1987, modifié en 2016, n'admet que le mariage d'un homme et d'une femme qui ne sont pas déjà mariés. La polygamie persiste pourtant : 22 % des femmes vivaient en union polygame selon l'enquête démographique de 2013-2014, souvent sans cohabiter, et le « deuxième bureau » reste répandu.
Sommaire
- Que dit la loi congolaise sur la polygamie ?
- Combien de Congolais vivent en union polygame ?
- Comment la polygamie persiste-t-elle dans les faits ?
- Quelle différence entre polygamie et « deuxième bureau » ?
- Que disent les Églises congolaises ?
- Que risquent les époux et les enfants ?
- Questions fréquentes
- Sources
Que dit la loi congolaise sur la polygamie ?
La loi congolaise impose le mariage monogame. L'article 330 du Code de la famille (loi n° 87-010 du 1er août 1987) définit le mariage comme un acte civil, public et solennel unissant un homme et une femme qui ne sont pas engagés dans un mariage précédent enregistré [1]. Selon le magistrat Edmond Mbokolo Elima, nul ne peut se remarier avant la dissolution ou l'annulation du mariage précédent, constatée dans les registres de l'état civil [1].
L'AFP a interrogé en 2022 Joseph Yav, avocat et professeur de droit à Lubumbashi, qui résume la règle en une phrase : le mariage en RDC « est monogamique » [2]. Selon lui, la Constitution et le Code de la famille font de la polygamie une infraction depuis 1987 [3]. Le texte et la peine applicables à la bigamie n'ont pas pu être vérifiés dans une version officielle et lisible du code.
Le code encadre aussi les formes du mariage. L'union conclue uniquement selon les règles d'une Église ou d'une secte ne produit aucun des effets du mariage (art. 333), le mariage ne peut être célébré que si la dot a été versée au moins en partie (art. 361), et en cas de conflit entre coutumes, celle de la femme s'applique (art. 369) [1]. Chaque futur époux doit consentir personnellement (art. 349) [1].
La réforme du 15 juillet 2016 (loi n° 16/008) a relevé l'âge du mariage. Il est désormais de 18 ans pour les deux sexes (art. 352), et le mariage des enfants, même émancipés, est interdit (art. 357), selon la fiche de l'OCDE [4]. Le code de 1987 permettait auparavant le mariage des mineurs avec l'accord des parents [4].
Polygamie en RDC : ce que dit la loi et ce que montrent les pratiques
| Domaine | Ce que dit la loi | Ce que montrent les pratiques |
|---|---|---|
| Mariage | Union d'un homme et d'une femme non engagés dans un mariage précédent enregistré (art. 330) | 22 % des femmes en union polygame (EDS 2013-2014) |
| Mariage religieux | Sans effet légal s'il est seulement célébré selon les règles d'une Église (art. 333) | Une Église de Bukavu célèbre des unions polygames (AFP, 2022) |
| Dot | Le mariage ne peut être célébré que si la dot est versée au moins en partie (art. 361) | Restitution de la dot exigée par la coutume en cas de divorce (OCDE, 2019) |
| Âge | 18 ans pour les deux sexes depuis 2016 (art. 352) | 37 % des femmes de 20 à 24 ans en union avant 18 ans (EDS 2013-2014, avant la réforme) |
| « Deuxième bureau » | Aucun statut ; l'adultère d'une personne mariée est un délit (art. 467) | Relations connues de tous, parfois de la première épouse (AFP, 2022) |
| Enfants nés hors mariage | Mêmes droits de garde pour le père et la mère, mariés ou non (art. 590-591) | Veuves et enfants souvent privés des biens du foyer par la coutume (OCDE, 2019) |
Combien de Congolais vivent en union polygame ?
Les chiffres varient fortement selon ce que l'on mesure. Le rapport de synthèse de la deuxième Enquête démographique et de santé (EDS-RDC II), réalisée de novembre 2013 à février 2014, indique que 22 % des femmes vivent en union polygame [5]. La proportion monte à 31 % dans les anciennes provinces du Kasaï-Oriental et du Kasaï-Occidental [5].
Pew Research Center aboutit à un résultat bien plus faible : environ 2 % des Congolais vivraient dans un foyer polygame, chiffre repris par l'AFP en 2022 [3]. Ce chiffre repose pourtant sur la même enquête, l'EDS de 2013-2014, comme l'indique l'annexe de Pew consacrée aux sources [6].
L'écart tient à la définition. Pew ne compte un foyer comme polygame que si une personne y vit avec plus d'un conjoint : deux épouses qui ont chacune leur propre logement ne sont pas comptées [7]. Le centre reconnaît que ce mode de calcul peut sous-estimer la pratique là où les coépouses ne cohabitent pas [8].
L'entrée en union reste précoce. L'EDS de 2013-2014 situait l'âge médian à la première union à 18,7 ans chez les femmes de 25 à 49 ans, et 37 % des femmes de 20 à 24 ans étaient en union avant 18 ans [5]. La troisième enquête (EDS-RDC III 2023-2024), rendue publique le 13 février 2025, donne un âge médian au premier mariage ou à la première union de 19,8 ans chez les femmes, 22,0 ans en ville, et 4 % de femmes mariées avant 15 ans [9]. Les sources consultées ne publient pas encore son taux de polygamie.
Comment la polygamie persiste-t-elle dans les faits ?
La polygamie persiste par la coutume, par certaines Églises et par des unions non enregistrées. Joseph Yav explique à l'AFP que la pratique reste ancrée dans les traditions congolaises malgré l'interdiction formelle [3]. Le magistrat Mbokolo Elima souligne que l'empêchement vise un mariage précédent enregistré à l'état civil [1] : une union coutumière ou religieuse jamais déclarée peut ainsi échapper au contrôle de l'officier de l'état civil.
La dépêche de l'AFP, datée de Bukavu en avril 2022, part d'une vidéo diffusée début mars sur YouTube, où un homme épousait trois sœurs jumelles [2]. La scène était une fiction tournée avec des acteurs : un directeur de cinéma de Goma a reconnu l'avoir réalisée, en affirmant qu'elle s'inspirait d'une histoire vraie [3]. Son succès a relancé le débat public sur une pratique interdite mais familière.
L'AFP a rencontré à Bukavu Chirhuza Zagabe, 60 ans, pasteur de l'Église primitive du Seigneur [3]. Il a épousé trois femmes en même temps en 2012 dans son église et en compte aujourd'hui quatre, avec seize enfants ; il dit rêver d'arriver à sept épouses [2]. Un fidèle de 40 ans, Kalungu Kalebe, marié à deux femmes et père de huit enfants, se dit béni par Dieu, et une adolescente de 15 ans, Nathanaëlle, se déclare prête à épouser un homme déjà marié [2].
Les épouses décrivent une vie commune organisée mais exposée au regard des autres. Rakel, l'une des femmes du pasteur, dit élever les enfants de ses coépouses comme les siens ; Yaelle raconte que des voisins les ont fuies [3]. À l'inverse, Mathilde, 23 ans, juge impossible d'épouser un homme déjà marié, tout en reconnaissant que l'argent pourrait atténuer son refus [2].
Quelle différence entre polygamie et « deuxième bureau » ?
La polygamie est une union assumée avec plusieurs épouses, le « deuxième bureau » une relation hors mariage sans statut. L'AFP décrit ces « deuxièmes bureaux » comme des relations extraconjugales connues de tous, y compris parfois de la première épouse, et dont certains hommes se vantent [3][2]. L'expression, répandue dans toute l'Afrique francophone, est étudiée dans notre article sur l'origine du mot « deuxième bureau ».
Juridiquement, la compagne d'un deuxième bureau n'a aucun droit d'épouse. Elle n'est pas mariée, ne peut se prévaloir ni de la dot ni des règles du mariage, et sa relation avec un homme marié peut constituer un adultère [10]. Les unions polygames décrites par l'AFP à Bukavu sont au contraire célébrées publiquement, dans une Église, même si l'état civil ne les reconnaît pas [3].
Les deux formes se rejoignent dans les chiffres. Une femme qui vit dans son propre logement et partage un homme avec une autre épouse peut se déclarer en union polygame dans une enquête, sans que son foyer apparaisse comme polygame dans le décompte de Pew. C'est l'une des raisons pour lesquelles les estimations varient de 2 % à 22 % [5][6].
Que disent les Églises congolaises ?
Les Églises congolaises sont divisées. L'Église primitive du Seigneur, active depuis 1983 et dont le siège est à Kinshasa selon un fidèle catholique interrogé par l'AFP, enseigne que Dieu autorise un homme à avoir plusieurs épouses [2]. Son pasteur à Bukavu y prêche la polygamie chaque dimanche [2].
L'Église catholique s'y oppose. Raymond Kongolo, curé de la paroisse Saint-Claver de Nguba à Bukavu, voit dans la polygamie une institution humaine, issue de la culture africaine et congolaise, et non une institution divine [2]. Nicolas Lubala, catholique de 42 ans, accuse l'Église primitive de contribuer à la dégradation des mœurs [2].
Le débat porte sur la lecture de la Bible. L'Église du pasteur Zagabe enseigne que Dieu a autorisé un homme à avoir plusieurs épouses, une interprétation que contestent les autres chrétiens interrogés par l'AFP [3]. Les Églises nées au Congo ont aussi leurs propres règles, comme le montre notre article sur le kimbanguisme et sa morale sexuelle.
Que risquent les époux et les enfants ?
Les époux s'exposent surtout à des poursuites pour adultère, les enfants à un statut fragile. Selon l'article 467 du Code de la famille, dans sa rédaction issue de la loi du 15 juillet 2016, l'adultère est puni de six mois à un an de servitude pénale et d'une amende de 60 000 à 250 000 francs congolais, peine doublée lorsque les faits sont injurieux, par exemple au domicile conjugal [10]. Le partenaire de la personne mariée est aussi punissable, sauf si sa bonne foi a été surprise [10].
Le délit suppose un mariage légal, coutumier ou civil. Une union libre ou de simples fiançailles ne permettent pas de poursuivre pour adultère [10]. Les poursuites et leurs conditions sont détaillées dans notre article sur l'adultère dans le droit congolais.
Les enfants nés hors mariage ont des droits. Selon l'OCDE, le père et la mère ont les mêmes droits de garde, qu'ils soient mariés ou non (art. 590-591 et 648), et depuis 2016 chacun des parents peut déclarer la naissance [4]. Le code prévoit que la mention du nom de la mère dans l'acte de naissance vaut reconnaissance de maternité (art. 127), et il consacre des articles à l'affiliation obligatoire de l'enfant né hors mariage par son père (art. 614) et à l'action en recherche de paternité (art. 630) [11].
La loi donne aux fils et aux filles les mêmes droits successoraux et interdit l'exhérédation (art. 758 à 761 et 545) [4]. Dans les faits, l'OCDE relève que les veuves et leurs enfants sont souvent privés des biens du foyer par les pratiques coutumières, et que la dot doit parfois être restituée par la femme pour obtenir le divorce [4]. Les épouses d'unions non enregistrées et les compagnes de « deuxième bureau » sont les plus exposées.
Questions fréquentes
Un homme peut-il avoir deux femmes en RDC ?
Non, pas légalement. Le Code de la famille de 1987 définit le mariage comme l'union d'un homme et d'une femme qui ne sont pas engagés dans un mariage précédent enregistré (art. 330). Une seconde union peut exister dans les faits, mais elle n'a pas les effets d'un mariage.
La polygamie est-elle punie en RDC ?
Oui, selon le professeur de droit Joseph Yav cité par l'AFP en 2022, qui la décrit comme une infraction depuis 1987. Le texte exact et la peine de la bigamie n'ont pas pu être vérifiés dans une version officielle du code. Les relations hors mariage d'une personne mariée relèvent en revanche du délit d'adultère (art. 467).
Combien de Congolaises vivent en union polygame ?
Environ une sur cinq : 22 % des femmes selon l'EDS de 2013-2014, et 31 % dans les deux Kasaï. Pew Research ne compte que 2 % de la population dans un foyer polygame, car il ne retient que les ménages où les coépouses vivent ensemble.
Qu'est-ce qu'un « deuxième bureau » en RDC ?
C'est une compagne régulière entretenue par un homme marié, sans mariage. L'AFP décrit ces relations comme connues de tous, y compris parfois de la première épouse. Cette compagne n'a aucun droit d'épouse et sa relation peut être poursuivie comme adultère.
Un mariage célébré seulement à l'église est-il valable en RDC ?
Non. L'article 333 du Code de la famille prive de tout effet l'union conclue uniquement selon les règles d'une Église ou d'une secte. Le mariage doit être célébré ou enregistré à l'état civil pour produire des effets légaux.
Les enfants d'un deuxième bureau ont-ils des droits ?
Oui. Le code reconnaît la maternité par la simple mention du nom de la mère dans l'acte de naissance et prévoit l'affiliation de l'enfant par son père. Selon l'OCDE, les deux parents ont les mêmes droits de garde, mariés ou non, et fils et filles héritent à parts égales.
Des pasteurs défendent-ils la polygamie en RDC ?
Oui, certains. Le pasteur Chirhuza Zagabe, de l'Église primitive du Seigneur à Bukavu, a quatre épouses et prêche que Dieu autorise la polygamie, selon l'AFP en 2022. L'Église catholique et la plupart des Églises chrétiennes s'y opposent.
Sources
- legavox.fr — https://www.legavox.fr/blog/maitre-edmond-mbokolo-elima/conditions-formation-mariage-droit-congolais-12222.htm
- afrique.le360.ma — https://afrique.le360.ma/autres-pays/societe/2022/04/04/37570-epouser-trois-femmes-la-fois-en-rdc-interdit-mais-deja-vu-37570/
- france24.com — https://www.france24.com/en/live-news/20220405-tied-in-knots-polygamy-persists-in-dr-congo-despite-ban
- genderindex.org — https://www.genderindex.org/wp-content/uploads/files/datasheets/2019/CD.pdf
- dhsprogram.com — https://dhsprogram.com/pubs/pdf/SR218/SR218.pdf
- pewresearch.org — https://www.pewresearch.org/religion/2019/12/12/appendix-b-data-sources-by-country-3/
- pewresearch.org — https://www.pewresearch.org/religion/2019/12/12/religion-and-living-arrangements-around-the-world/
- pewresearch.org — https://www.pewresearch.org/short-reads/2020/12/07/polygamy-is-rare-around-the-world-and-mostly-confined-to-a-few-regions/
- actualite.cd — https://actualite.cd/2025/02/17/rdc-en-moyenne-les-femmes-se-marient-pour-la-premiere-fois-plus-de-trois-ans-apres-leurs
- actualite.cd — https://actualite.cd/2019/08/09/en-rdc-ladultere-est-punissable-jusqua-un-de-servitude-penale
- pravo.hse.ru — https://pravo.hse.ru/data/2021/02/07/1407056579/Code%20de%20la%20famille%20de%20la%20Republique%20Democratique%20du%20Congo.pdf
Information générale, ce n'est pas un conseil juridique ni religieux.


