Société

Grossesse hors mariage au Québec : du scandale à la norme

Par la rédaction de fornication.infoVérifié le Lecture : 10 min11 sources
Illustration : un médaillon avec deux alliances, devant le château Frontenac à Québec, entouré de passants d'aujourd'hui
L'essentiel

Comment la grossesse hors mariage était-elle vue au Québec autrefois ?

Avant la Révolution tranquille, une grossesse hors mariage était vécue au Québec comme une faute : beaucoup de mères célibataires accouchaient dans l'anonymat chez des religieuses et confiaient leur enfant à une crèche. Des œuvres comme Bonheur d'occasion (1945) montrent aussi des mariages conclus à la hâte. Depuis 1995, la majorité des enfants québécois naissent hors mariage.

Sommaire
  1. Comment l'Église et la société jugeaient-elles la grossesse hors mariage ?
  2. Où accouchaient les mères célibataires ?
  3. Que devenaient les enfants ?
  4. Que montrent les romans et le théâtre de l'époque ?
  5. Quand le regard a-t-il changé ?
  6. Que disent les chiffres aujourd'hui ?
  7. Quelle reconnaissance pour les mères et les enfants ?
  8. Questions fréquentes
  9. Sources

Comment l'Église et la société jugeaient-elles la grossesse hors mariage ?

Jusqu'aux années 1960, la grossesse hors mariage était perçue au Québec comme une faute morale qui rejaillissait sur toute la famille. L'Église catholique interdisait les relations sexuelles hors mariage, et le poids du jugement social poussait souvent les jeunes femmes à abandonner leur enfant, selon l'historienne Virginie Fleury-Potvin [3]. Le Dictionnaire biographique du Canada décrit les filles-mères du milieu du XIXe siècle comme des femmes méprisées, que leurs familles rejetaient [2].

Le droit civil reflétait cette hiérarchie. Le Code civil du Bas-Canada réservait la qualité d'enfant légitime aux enfants nés dans le mariage, et jusqu'en 1980 seuls les enfants légitimes héritaient de leur père, rappelle le démographe Benoît Laplante, de l'Institut national de la recherche scientifique [1]. L'enfant né hors mariage portait ainsi une marque juridique autant que sociale.

Cette réprobation n'était pas propre au Québec. Ailleurs au Canada, les maisons pour mères célibataires étaient tenues par les Églises catholique, unie, anglicane et presbytérienne ou par l'Armée du Salut, selon un rapport sénatorial de 2018 [7]. Les témoins entendus par le Sénat y décrivaient des horaires stricts, des femmes désignées par leur seul prénom et des pressions pour obtenir leur consentement à l'adoption [7].

Repères chronologiques

  1. 1845Rosalie Cadron-Jetté commence à accueillir des filles-mères à Montréal : l'œuvre deviendra l'hôpital de la Miséricorde.
  2. 1935-1964Période de placement des orphelins de Duplessis dans des crèches, orphelinats et hôpitaux psychiatriques.
  3. 1945Gabrielle Roy publie Bonheur d'occasion : Florentine, enceinte, épouse un autre homme que le père.
  4. 1948Création de Tit-Coq, de Gratien Gélinas, dont le héros est un enfant illégitime.
  5. 1969Le projet de loi omnibus C-150 retire la contraception du Code criminel.
  6. 1995La majorité des enfants québécois naissent désormais hors mariage.
  7. 2018Le Sénat publie Honte à nous sur les adoptions forcées d'après-guerre et recommande des excuses fédérales.
  8. 2026Ottawa reconnaît les répercussions durables des adoptions forcées, sans présenter d'excuses.

Où accouchaient les mères célibataires ?

Beaucoup accouchaient loin de chez elles, dans des maisons tenues par des religieuses qui garantissaient l'anonymat. À Montréal, Rosalie Cadron-Jetté, veuve depuis 1832, commença en mai 1845, avec l'appui de l'évêque Ignace Bourget, à accueillir des filles-mères dans une maison de la rue Saint-Simon [2]. L'œuvre prit le nom d'hôpital de la Miséricorde et donna naissance à l'Institut des Sœurs de Miséricorde, dont les premières membres firent profession le 16 janvier 1848 [2].

Selon sa biographe Andrée Désilets, l'opinion publique fut d'abord hostile à cette œuvre, avant de s'adoucir et de lui reconnaître une utilité [2]. À Québec, un hôpital de la Miséricorde ouvrit en octobre 1929, à côté de la crèche Saint-Vincent-de-Paul, pour permettre aux mères célibataires de vivre leur grossesse et leur accouchement dans l'anonymat [3].

Les chiffres montrent l'ampleur du phénomène, malgré le silence qui l'entourait. Fleury-Potvin relève 2 519 naissances hors mariage au Québec en 1930, 3 700 en 1950, 4 902 en 1960 et 7 307 en 1970 [3]. Pour l'ensemble du Canada, le rapport du Sénat estime, d'après Statistique Canada, à près de 600 000 le nombre de nourrissons nés de mères non mariées entre 1945 et 1971 [7].

Que devenaient les enfants ?

La plupart étaient confiés à une crèche puis, pour beaucoup, adoptés. À Québec, la crèche Saint-Vincent-de-Paul, ouverte en 1901 et dirigée par les Sœurs du Bon-Pasteur, abritait 654 enfants en septembre 1929 [3]. De 1901 à 1972, elle accueillit 38 672 enfants, dont 26 276 furent adoptés [3].

L'abandon suivait une procédure. La mère pouvait signer un formulaire d'abandon dès la naissance ; sinon, l'abandon pouvait être prononcé après six mois sans contribution à l'entretien de l'enfant [3]. Certaines mères envoyaient de petites sommes pour conserver leurs droits, mais la majorité finissait par renoncer [3]. L'abbé Victorin Germain, à la tête de la Sauvegarde de l'enfance de 1943 à sa mort en 1964, fit activement la promotion de l'adoption, qui passa de 462 cas en 1943 à 977 en 1955 [3].

Les critères restaient religieux. Les adoptants devaient partager la confession de l'enfant, une exigence assouplie seulement en 1969, quand la loi n'imposa plus que l'un des deux époux pratique la religion de l'enfant [3].

D'autres enfants connurent un sort plus dur. Les orphelins de Duplessis sont des enfants placés entre 1935 et 1964 dans des crèches, des orphelinats et des hôpitaux psychiatriques, souvent tenus par des congrégations catholiques ; certains avaient été abandonnés parce qu'ils étaient nés hors mariage [4]. Des enfants furent faussement déclarés déficients intellectuels : selon une étude de Martin Poirier et Léo-Paul Lauzon publiée en 1999, la subvention fédérale était en 1956 de 0,70 $ par jour pour un enfant d'orphelinat, contre 2,25 $ pour un patient psychiatrique [4]. Leur histoire est racontée dans la fiche sur les orphelins de Duplessis.

Les sources divergent sur le consentement des mères. Fleury-Potvin écrit que, d'après les archives qu'elle a étudiées, aucune pression n'aurait été exercée sur les mères de Québec pour qu'elles renoncent à leur enfant [3]. Le rapport sénatorial de 2018 rapporte au contraire, pour l'ensemble du Canada, des témoignages de pressions et estime que jusqu'à 95 % des résidantes des maisons de maternité donnaient leur bébé en adoption, contre environ 74 % des mères célibataires vivant ailleurs [7].

Que montrent les romans et le théâtre de l'époque ?

La littérature québécoise des années 1940 a mis en scène la grossesse hors mariage et l'enfant illégitime, alors que le sujet restait tabou. Dans Bonheur d'occasion (1945), Gabrielle Roy situe son intrigue dans le quartier ouvrier de Saint-Henri, à Montréal, pendant la Seconde Guerre mondiale [5]. Florentine Lacasse, serveuse dans un magasin, est séduite par Jean Lévesque, tombe enceinte et épouse Emmanuel Létourneau, un soldat idéaliste [5].

Le mariage de Florentine illustre l'une des issues possibles de ces grossesses : régulariser la situation avant la naissance, quitte à épouser un autre homme que le père. Le roman, que l'Encyclopédie canadienne présente comme le premier exemple de réalisme urbain de la littérature canadienne-française, reçut le Prix du Gouverneur général et fut traduit en anglais dès 1947 sous le titre The Tin Flute [5]. Il est étudié dans la fiche Bonheur d'occasion et la grossesse de Florentine.

Trois ans plus tard, Gratien Gélinas fit d'un enfant illégitime le héros de Tit-Coq (1948). Selon l'Encyclopédie canadienne, la pièce met en scène un homme né hors mariage qui ne veut pas laisser à son tour d'enfants illégitimes, un conscrit envoyé en Angleterre, et oppose sa solitude à des scènes de vie familiale traditionnelle [6]. La pièce triompha au Canada, échoua à Broadway et occupa Gélinas pendant plusieurs années de reprises, de tournées et d'adaptations [6]. Son propos est analysé dans la fiche sur Tit-Coq.

Quand le regard a-t-il changé ?

Le regard a changé avec la Révolution tranquille et les réformes des années 1960 à 1980, qui ont dissocié sexualité, mariage et filiation. Le 10 juin 1960, Ottawa autorisa la vente de la pilule, officiellement pour régulariser le cycle menstruel ; le projet de loi omnibus C-150, adopté en troisième lecture le 14 mai 1969, retira la contraception du Code criminel [9]. Dans la même période, la laïcisation de la Sauvegarde de l'enfance réduisit le poids des critères religieux dans l'adoption [3].

Le droit de la famille suivit. Selon Benoît Laplante, une loi de 1970 reconnut certains droits à l'enfant naturel, puis l'autorité parentale remplaça la puissance paternelle en 1977 [1]. Les modifications du droit civil engagées à partir de 1980 permirent à tous les enfants d'un père, y compris ceux nés hors mariage, de se partager sa succession [1]. Le Code civil du Québec, en vigueur depuis le 1er janvier 1994, pose à son article 522 l'égalité de tous les enfants dont la filiation est établie, quelles que soient les circonstances de leur naissance [11].

Les comportements avaient déjà bougé. Laplante observe que la proportion de naissances de parents non mariés augmente rapidement à partir de 1976, lorsque le père reconnaît l'enfant [1]. En 1968, le débat parlementaire voyait encore dans l'union libre « une forme de désordre » ; dix ans plus tard, le Conseil du statut de la femme relevait que de nombreux couples la choisissaient précisément parce qu'elle n'entraînait pas d'obligations légales [1].

Que disent les chiffres aujourd'hui ?

Aujourd'hui, la naissance hors mariage est la norme au Québec : depuis 1995, la majorité des enfants y naissent de parents non mariés [1]. En 2009, 63,4 % des enfants nés au Québec étaient nés hors mariage, dont 2,8 % sans père déclaré ; Laplante estime que 60,8 % avaient des parents vivant en union de fait [1]. Le nombre de mariages était passé de 53 967 en 1972 à 22 046 en 2009 [1].

Le Bilan démographique du Québec, publié par l'Institut de la statistique du Québec le 13 mai 2026, confirme la tendance. En 2023, 54 % des naissances étaient le fait de mères vivant en union libre, 39 % de mères mariées ou unies civilement et 7 % de mères ne vivant pas en couple [10]. Environ 78 200 enfants sont nés au Québec en 2025, pour un indice synthétique de fécondité de 1,36 enfant par femme [10].

La grossesse hors mariage n'emporte plus aujourd'hui de conséquence juridique pour l'enfant. Dès que sa filiation est établie, il a les mêmes droits et les mêmes obligations que tout autre enfant [11]. Le statut de la mère ou du couple ne change que les règles applicables entre adultes.

Quelle reconnaissance pour les mères et les enfants ?

La reconnaissance est venue tardivement et reste partielle. Pour les orphelins de Duplessis, l'ombudsman Daniel Jacoby recommanda en janvier 1997 des excuses publiques et une indemnisation ; le gouvernement de Lucien Bouchard présenta des excuses en mars 1999 et créa un fonds de 3 millions de dollars, sans versements individuels [4]. Le 30 juin 2001, le comité des orphelins accepta une offre de 10 000 $ par personne, plus 1 000 $ par année d'internement ; environ 1 000 personnes reçurent au total quelque 26 millions de dollars [4]. Les évêques du Québec refusèrent de présenter des excuses ou de verser des indemnités [4].

Pour les adoptions forcées, le Comité sénatorial permanent des affaires sociales, des sciences et de la technologie publia en juillet 2018 le rapport Honte à nous [7]. Il recommandait au gouvernement fédéral de présenter des excuses officielles dans l'année, de créer un groupe consultatif et d'offrir des services de counseling ainsi qu'un meilleur accès aux dossiers d'adoption [7]. Le rapport s'appuie surtout sur des exemples ontariens et ne contient pas de données propres au Québec [7].

En juillet 2026, le gouvernement fédéral a répondu à une pétition déposée en mai à la Chambre des communes : il reconnaît des « répercussions importantes et durables » des adoptions forcées, sans présenter d'excuses [8]. La ministre Patty Hajdu a rappelé que l'adoption relève des provinces et territoires [8]. La députée libérale Karina Gould avançait le chiffre d'environ 300 000 mères célibataires contraintes de confier leur enfant entre les années 1940 et 1970, tandis que l'Australie, l'Irlande, l'Écosse et le Royaume-Uni ont présenté des excuses officielles [8].

Questions fréquentes

Qu'est-ce qu'une fille-mère ?

« Fille-mère » est une expression ancienne qui désignait une femme non mariée devenue mère. Au Québec, elle visait les jeunes femmes enceintes hors mariage, souvent rejetées par leur famille, qui accouchaient dans des maisons tenues par des religieuses, comme l'hôpital de la Miséricorde fondé à Montréal en 1845.

Où accouchaient les mères célibataires au Québec ?

Beaucoup accouchaient dans des institutions religieuses qui garantissaient l'anonymat. À Montréal, l'hôpital de la Miséricorde accueillait des filles-mères depuis 1845 ; à Québec, un hôpital du même nom ouvrit en 1929 à côté de la crèche Saint-Vincent-de-Paul.

Les enfants nés hors mariage étaient-ils placés en orphelinat ?

Souvent, oui, au moins pour un temps. Beaucoup étaient confiés à des crèches, puis adoptés : la crèche Saint-Vincent-de-Paul de Québec a accueilli 38 672 enfants de 1901 à 1972, dont 26 276 ont été adoptés. D'autres ont grandi en orphelinat ou en hôpital psychiatrique, comme les orphelins de Duplessis.

Qui sont les orphelins de Duplessis ?

Ce sont des enfants placés entre 1935 et 1964 dans des crèches, des orphelinats et des hôpitaux psychiatriques, souvent tenus par des congrégations catholiques. Certains étaient nés hors mariage, et plusieurs furent faussement déclarés déficients intellectuels. Le gouvernement du Québec s'est excusé en 1999, et son offre d'indemnisation a été acceptée en 2001.

Quand les naissances hors mariage sont-elles devenues majoritaires au Québec ?

En 1995. Depuis cette année-là, la majorité des enfants québécois naissent de parents non mariés, selon le démographe Benoît Laplante. En 2023, 54 % des naissances étaient le fait de mères en union libre et 7 % de mères ne vivant pas en couple.

Le Canada a-t-il présenté des excuses pour les adoptions forcées ?

Non. En juillet 2026, le gouvernement fédéral a reconnu les répercussions durables des adoptions forcées d'après-guerre, mais sans présenter d'excuses, en rappelant que l'adoption relève des provinces. Le Sénat avait recommandé des excuses officielles dès 2018.

Quel roman québécois raconte une grossesse hors mariage ?

Bonheur d'occasion, de Gabrielle Roy (1945), en est un exemple célèbre. Florentine Lacasse, serveuse à Saint-Henri, y devient enceinte de Jean Lévesque, puis épouse un autre homme, le soldat Emmanuel Létourneau. Au théâtre, Tit-Coq (1948), de Gratien Gélinas, met en scène un enfant illégitime devenu adulte.

Sources

  1. espace.inrs.ca — https://espace.inrs.ca/id/eprint/8902/1/Laplante2_2011.pdf
  2. biographi.ca — https://www.biographi.ca/fr/bio/cadron_marie_rosalie_9F.html
  3. quebec400e.cieq.ca — https://quebec400e.cieq.ca/publications/pdf/Cheminements/VFleury.pdf
  4. thecanadianencyclopedia.ca — https://www.thecanadianencyclopedia.ca/en/article/duplessis-orphans
  5. thecanadianencyclopedia.ca — https://www.thecanadianencyclopedia.ca/en/article/bonheur-doccasion
  6. thecanadianencyclopedia.ca — https://thecanadianencyclopedia.ca/en/article/gratien-gelinas
  7. sencanada.ca — https://sencanada.ca/content/sen/committee/421/SOCI/Reports/SOCI_27thReport_f.pdf
  8. noovo.info — https://www.noovo.info/nouvelles/societe/article/ottawa-admet-limpact-durable-des-adoptions-forcees-mais-ne-presente-pas-dexcuses/
  9. thecanadianencyclopedia.ca — https://www.thecanadianencyclopedia.ca/en/article/history-of-birth-control-in-canada
  10. statistique.quebec.ca — https://statistique.quebec.ca/fr/document/le-bilan-demographique-du-quebec/publication/naissances-fecondite-bilan-demographique
  11. legisquebec.gouv.qc.ca — https://www.legisquebec.gouv.qc.ca/fr/version/lc/CCQ-1991?code=se:522&historique=20260812

Information générale, ce n'est pas un conseil juridique ni religieux.

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