« Une si longue lettre » : le roman de Mariama Bâ sur la polygamie

De quoi parle « Une si longue lettre » de Mariama Bâ ?
Publié à Dakar en 1979, Une si longue lettre est un roman épistolaire de la Sénégalaise Mariama Bâ. Veuve depuis peu, Ramatoulaye écrit à son amie Aïssatou. Toutes deux ont vu leur mari prendre une seconde épouse : Ramatoulaye est restée, Aïssatou est partie. Premier lauréat du prix Noma en 1980, le livre est un classique sur la polygamie.
Sommaire
- Qui était Mariama Bâ ?
- Que raconte le roman ?
- Comment Ramatoulaye et Aïssatou réagissent-elles à la polygamie ?
- Pourquoi la forme de la lettre ?
- Que dit le roman du mariage, des castes et de la religion ?
- Quel lien avec le Code de la famille sénégalais ?
- Quel accueil le livre a-t-il reçu ?
- Questions fréquentes
- Sources
Qui était Mariama Bâ ?
Mariama Bâ (1929-1981) est une romancière sénégalaise d'expression française, née et morte à Dakar, autrice de deux romans [1]. Elle a été formée dans les toutes premières promotions de l'École normale de Rufisque, avant de devenir institutrice [1]. L'encyclopédie Larousse la range parmi les premiers écrivains à faire entendre « une voix féminine dans la littérature africaine » [1].
Son enfance s'est déroulée chez ses grands-parents, dans un milieu musulman traditionnel, alors que son père a été quelques années ministre de la Santé [2]. Diplômée en 1947, elle a enseigné douze ans avant de demander, pour raisons de santé, une affectation à l'Inspection régionale de l'enseignement [2]. Le site universitaire Aflit, consacré aux littératures africaines, la présente comme une mère de neuf enfants, divorcée du député Obèye Diop [2].
Elle n'a publié qu'un livre de son vivant. Une si longue lettre paraît en 1979 aux Nouvelles Éditions africaines (NEA), à Dakar, et reçoit en 1980 le prix Noma [2][3]. Mariama Bâ meurt en 1981, juste avant la parution de son second roman, Un chant écarlate, chez le même éditeur [2].
Les personnages d'« Une si longue lettre » face à la polygamie
| Personnage | Qui est-ce ? | Rapport à la polygamie |
|---|---|---|
| Ramatoulaye Fall | Narratrice, mariée depuis trente ans, mère de douze enfants | Reste mariée quand son mari prend une seconde épouse ; refuse ensuite de se remarier sans amour |
| Modou Fall | Mari de Ramatoulaye depuis trente ans, mort d'une crise cardiaque | Épouse en secret Binetou, une camarade de classe de sa fille |
| Aïssatou Bâ | Amie d'enfance et destinataire de la lettre | Quitte son mari devenu polygame et part travailler aux États-Unis |
| Mawdo Bâ | Mari d'Aïssatou, de lignée guelwar | Prend une seconde épouse, la « petite Nabou », sous la pression de sa mère |
| Tante Nabou | Mère de Mawdo, hostile à son mariage avec la fille d'un bijoutier | Organise le second mariage de son fils |
| Tamsir | Frère de Modou | Propose à la veuve de l'épouser ; elle refuse |
| Daouda Dieng | Ancienne connaissance de Ramatoulaye | Demande sa main après le deuil ; elle refuse |
| Daba | Fille aînée de Ramatoulaye | Pousse sa mère au divorce et choisit pour elle-même un couple monogame |
Que raconte le roman ?
Le roman est une longue lettre que Ramatoulaye Fall adresse à son amie d'enfance Aïssatou Bâ après la mort subite de son mari, Modou Fall [3][4]. Elle y revient sur trente ans de mariage, sur les douze enfants du couple et sur la décision de Modou, quelques années plus tôt, d'épouser une seconde femme [3]. Ce récit personnel s'entrelace avec celui d'Aïssatou, qui a connu la même épreuve [3].
La seconde épouse de Modou, Binetou, est une jeune fille, camarade de classe de Daba, la fille aînée du couple [4]. Le mariage a été conclu en secret, sans que Ramatoulaye y ait consenti [3][4].
Après la mort de Modou, deux hommes demandent la main de Ramatoulaye. Tamsir, le frère du défunt, considère qu'il lui revient d'épouser la veuve ; Daouda Dieng, une ancienne connaissance, espère l'épouser depuis la mort de Modou [3][4]. Elle refuse les deux, au nom d'une conception du mariage fondée sur l'amour et le choix [3].
La génération suivante prolonge ces questions. Daba, qui avait poussé sa mère au divorce, choisit elle-même son fiancé et s'engage dans une relation monogame [3]. Le roman suggère ainsi que les filles instruites de Ramatoulaye pourront décider plus librement de leur union.
Comment Ramatoulaye et Aïssatou réagissent-elles à la polygamie ?
Les deux amies réagissent de façon opposée : Ramatoulaye reste mariée, Aïssatou divorce [1][3]. Le roman ne les oppose pourtant pas comme une victime et une héroïne. Il montre deux réponses possibles, chacune avec son coût, au même événement.
Aïssatou est la première touchée. Fille d'un bijoutier, elle a épousé Mawdo Bâ, un Toucouleur de lignée guelwar, et la famille du mari a vu dans cette union une mésalliance [3]. Sa mère, Tante Nabou, obtient qu'il prenne une seconde épouse de son clan, qui porte le même prénom qu'elle : la « petite Nabou » [3][4]. Aïssatou refuse le partage : elle quitte Mawdo et part travailler comme traductrice aux États-Unis [3]. Larousse résume son parcours en écrivant qu'elle « a su partir et conquérir son autonomie » [1].
Ramatoulaye, elle, reste. Sa fille Daba la presse de divorcer, mais elle choisit de demeurer l'épouse de Modou, notamment pour ses enfants, et de lui rester fidèle malgré l'abandon [3]. Ce choix n'est pas présenté comme une approbation de la polygamie : la narratrice décrit la solitude, la jalousie et l'humiliation d'une femme délaissée [3].
Le veuvage lui donne l'occasion d'une affirmation tardive. En refusant Tamsir, elle lui lance qu'elle ne sera jamais « le complément de ta collection », refusant d'être une épouse de plus [3]. Larousse lit ce passage, et la lettre entière, comme une libération progressive par la parole et l'écriture [1].
Pourquoi la forme de la lettre ?
La lettre permet à Ramatoulaye de parler en son nom propre, pendant une période de deuil où elle est tenue à l'écart de la vie sociale [3][4]. La veuve musulmane observe une retraite, l'iddah, que le Coran fixe à quatre mois et dix jours (sourate 2, verset 234) ; c'est dans ce temps suspendu qu'elle écrit [4]. Le roman fait de cette contrainte religieuse un espace de réflexion.
Le choix du genre épistolaire fait débat chez les critiques. Pour Christopher L. Miller, l'absence de réponse d'Aïssatou rapproche le texte du journal intime plus que de la correspondance [4]. D'autres discutent du statut même du livre, roman ou lettre, ce qui témoigne de son caractère hybride [4].
La forme a aussi une portée publique. Une femme s'adresse à une autre femme et met par écrit une expérience que la société préfère taire : celle de l'épouse à qui l'on impose une coépouse. Le roman est souvent qualifié de semi-autobiographique [4] ; l'autrice était elle-même divorcée [2].
Que dit le roman du mariage, des castes et de la religion ?
Le roman relie la polygamie à d'autres hiérarchies de la société sénégalaise : les castes, le rang des lignées et l'argent. Le mariage de Mawdo et d'Aïssatou est vu par la famille du mari comme une mésalliance, parce que la jeune femme est la fille d'un bijoutier, un métier de caste [3]. Le second mariage de Mawdo répare, aux yeux de sa mère, cette entorse à l'ordre familial [3][4].
La religion est présente sans être mise en accusation. Selon l'analyse rapportée par Wikipédia en anglais, Ramatoulaye attribue les torts faits aux femmes à une mauvaise interprétation et à une appropriation des textes islamiques plutôt qu'à l'islam lui-même [4]. Le Coran autorise un homme à épouser jusqu'à quatre femmes à condition d'être équitable (sourate 4, verset 3), condition dont le roman montre les manquements.
La proposition de Tamsir renvoie à une pratique ancienne, le remariage de la veuve avec un frère du défunt, que présente notre article sur le lévirat en Afrique francophone. Ramatoulaye la rejette sans renier sa foi. Le roman oppose ainsi deux usages de la tradition : celui qui assigne une place aux femmes, et celui que la narratrice revendique pour justifier ses propres choix.
L'éducation scolaire occupe une place centrale. Ramatoulaye et Aïssatou sont des femmes instruites, et le roman fait de l'éducation la voie de l'indépendance économique et de l'émancipation des femmes [3]. La critique y lit aussi une tension entre les valeurs acquises à l'école coloniale et l'attachement à la religion [4].
Quel lien avec le Code de la famille sénégalais ?
Le roman paraît en 1979, quelques années après l'entrée en vigueur du Code de la famille de 1972, qui a maintenu la polygamie tout en l'encadrant. Ce code laisse au mari le choix, lors du mariage, entre l'option de monogamie, la polygamie limitée et la polygamie jusqu'à quatre épouses, régime appliqué par défaut, comme l'explique notre article sur les options du Code de la famille. Le livre ne cite pas ce texte, mais il en décrit les effets dans la vie des épouses.
Le second mariage de Modou illustre la limite de ce système pour les épouses. Le choix du régime se fait lors du premier mariage ; ensuite, un mari placé sous le régime polygame peut se remarier sans nouvel accord de sa femme, et Ramatoulaye découvre le fait accompli [3]. Le roman ne plaide pas pour une réforme précise, mais il donne une voix à celles que ce choix initial engage pour toute leur vie.
La question reste d'actualité. Selon le cinquième recensement général de la population et de l'habitat (RGPH-5, 2023), 35,5 % des personnes mariées au Sénégal vivent en union polygame, 39,4 % en milieu rural et 32,2 % en ville [6]. Le même rapport indique que 52,1 % des mariages ne sont pas déclarés à l'état civil [6]. D'autres chiffres figurent dans notre article sur la polygamie au Sénégal en chiffres.
Quel accueil le livre a-t-il reçu ?
Le roman a été immédiatement reconnu : il a reçu en 1980, à la foire du livre de Francfort, le premier prix Noma, qui récompensait l'édition en Afrique [2][3][4]. Il a connu un succès public et critique, puis s'est imposé comme un classique étudié en classe [3]. Il a été traduit en 25 langues, dont l'anglais dès 1981 (So Long a Letter, par Modupé Bodé-Thomas) et le wolof en 2016 (Bataaxal bu gudde nii, par Mame Younousse Dieng et Arame Fall) [3].
La critique universitaire l'a abondamment commenté. Le critique Abiola Irele y voyait la présentation la plus profondément ressentie de la condition féminine dans la fiction africaine [4]. D'autres lectures, comme celle d'Uzoma Esonwanne, s'intéressent à son rapport ambigu au colonialisme [4]. En France, la maison Le Serpent à plumes l'a réédité en 2001 [3], et le quotidien suisse Le Temps l'a placé parmi les 25 livres féministes à avoir lus [3].
Le livre a été porté deux fois à l'écran au Sénégal. Dans les années 1980, un téléfilm produit par la Radiodiffusion télévision sénégalaise (RTS), joué par la troupe Daraay Kocc, a donné le rôle de Ramatoulaye à Amélie Mbaye [5]. En 2025, la réalisatrice Angèle Diabang a présenté son long métrage en première mondiale au Fespaco, dans la section Perspectives, puis au festival de Locarno [5]. Après une avant-première nationale dans quatre salles du complexe Pathé de Dakar, il est sorti en salles au Sénégal début juillet 2025 [5].
Le Soleil rapportait alors des séances presque complètes et évoquait la possibilité que le film dépasse le record d'entrées détenu par Baks (1974) [5]. La réalisatrice dit travailler au projet depuis 2012 ; en 2014 déjà, elle justifiait l'adaptation par le fait que les jeunes lisent moins et par l'importance des questions posées sur la condition des femmes [5].
Questions fréquentes
Une si longue lettre est-il un livre féministe ?
Oui, il est généralement lu comme un roman féministe, même si Mariama Bâ ne rejette ni la religion ni la famille. Il décrit la polygamie du point de vue des épouses et fait de l'éducation et du travail les conditions de l'autonomie des femmes. Le quotidien Le Temps l'a classé parmi les 25 livres féministes à avoir lus.
Quel est le thème principal d'Une si longue lettre ?
Le thème principal est la polygamie et ses effets sur les femmes, vus à travers deux amies dont les maris prennent une seconde épouse. Le roman aborde aussi l'amitié, le deuil, les castes, l'argent et l'éducation des filles. Il pose la question du choix du conjoint et du consentement des épouses.
Qui est Binetou dans Une si longue lettre ?
Binetou est la seconde épouse de Modou Fall, le mari de la narratrice. C'est une jeune fille, camarade de classe de Daba, la fille aînée de Ramatoulaye et de Modou. Le mariage a été conclu en secret, sans le consentement de Ramatoulaye.
Pourquoi Ramatoulaye écrit-elle pendant son deuil ?
Ramatoulaye écrit pendant la retraite imposée aux veuves musulmanes, l'iddah, qui dure quatre mois et dix jours selon le Coran (sourate 2, verset 234). Tenue à l'écart de la vie sociale, elle profite de ce temps pour revenir sur son mariage. La lettre à Aïssatou devient un bilan de sa vie de femme.
Quel autre roman a écrit Mariama Bâ ?
Mariama Bâ a écrit un second roman, Un chant écarlate, publié en 1981 aux Nouvelles Éditions africaines, peu après sa mort. Il raconte le mariage d'un jeune Sénégalais et d'une jeune Française, et les difficultés de ce couple mixte jusqu'à sa rupture. Elle n'a pas publié d'autre roman.
Une si longue lettre a-t-il été adapté au cinéma ?
Oui. La réalisatrice sénégalaise Angèle Diabang a tiré du roman un long métrage présenté au Fespaco en 2025 et sorti au Sénégal début juillet 2025. Un téléfilm de la RTS, avec Amélie Mbaye dans le rôle de Ramatoulaye, l'avait déjà adapté dans les années 1980.
En combien de langues le roman a-t-il été traduit ?
Le roman a été traduit en 25 langues. La traduction anglaise, So Long a Letter, date de 1981 ; la traduction en wolof, Bataaxal bu gudde nii, a paru en 2016. Le texte original, écrit en français, a été publié à Dakar en 1979.
Sources
- larousse.fr — https://www.larousse.fr/encyclopedie/litterature/Mariama_Ba/171175
- aflit.arts.uwa.edu.au — https://aflit.arts.uwa.edu.au/BaMariamaEng.html
- fr.wikipedia.org — https://fr.wikipedia.org/wiki/Une_si_longue_lettre
- en.wikipedia.org — https://en.wikipedia.org/wiki/So_Long_a_Letter
- lesoleil.sn — https://lesoleil.sn/actualites/arts-et-culture/adaptation-de-une-si-longue-lettre-ecran-sur-une-reflexion-sociale-contemporaine/
- vie-publique.sn — https://www.vie-publique.sn/documents/10523/etat-matrimonial-et-nuptialite-rgph-5-2023-ansd
Information générale, ce n'est pas un conseil juridique ni religieux.


