Enfants placés de force : le sort des enfants de mères non mariées en Suisse

Qui étaient les enfants placés de force en Suisse ?
Les Verdingkinder étaient des enfants retirés par les autorités suisses à des familles pauvres ou à des mères non mariées, puis placés comme main-d'œuvre bon marché, surtout dans des fermes. Fréquente du XIXe siècle aux années 1960, la pratique a touché des dizaines de milliers d'enfants. Le Conseil fédéral a demandé pardon aux victimes le 11 avril 2013.
Sommaire
- Qui étaient les Verdingkinder ?
- D'où venait la pratique des enfants placés ?
- Pourquoi retirait-on des enfants aux mères non mariées ?
- Comment vivaient-ils dans les familles d'accueil ?
- Combien d'enfants ont été concernés ?
- Pourquoi la pratique a-t-elle disparu ?
- Comment la Suisse a-t-elle reconnu ces injustices ?
- Questions fréquentes
- Sources
Qui étaient les Verdingkinder ?
Les Verdingkinder étaient des enfants placés par l'assistance publique dans des familles, le plus souvent paysannes, où leur travail comptait davantage que leur éducation. Le mot vient de Verdingung, qui désigne selon le Dictionnaire historique de la Suisse (DHS) un contrat portant sur un travail et sa rémunération [1]. En histoire sociale, il s'applique au placement de pauvres âgés ou infirmes et d'enfants qui ne pouvaient rester ni dans leur famille ni dans un établissement [1].
L'autorité d'assistance versait une pension (Kostgeld) à la famille d'accueil ; on parlait aussi de Verkostgeldung ou de Verakkordierung [1]. La différence avec un enfant en famille d'accueil ordinaire (Pflegekind) tenait au travail : pour un Verdingkind, sa force de travail était au cœur du placement [1]. Les familles, surtout paysannes, y trouvaient un revenu d'appoint et une main-d'œuvre bon marché [1].
Les enfants concernés étaient surtout des orphelins, des enfants illégitimes, des enfants de mères non mariées ou divorcées et des enfants des familles les plus pauvres, selon l'historien Marco Leuenberger [2]. La pratique, répandue du XIXe siècle aux années 1960, touchait surtout les cantons protestants alémaniques, mais aussi des régions catholiques et le canton de Vaud [2][4].
Repères chronologiques
- 1850-1900Jusqu'à 6 000 enfants placés de force par an dans le canton de Berne, selon Marco Leuenberger
- 1856Le canton de Lucerne interdit les enchères de personnes assistées
- 1912Le Code civil suisse renforce la surveillance des enfants placés
- 1930Environ 35 000 Verdingkinder, selon une estimation citée par Wikipédia
- 3 juin 1986Excuses de la Confédération pour les enfants yéniches de l'Œuvre des enfants de la grand-route
- 11 avril 2013Le Conseil fédéral demande pardon aux victimes des mesures de coercition
- 1er avril 2017Entrée en vigueur de la LMCFA et de la contribution de solidarité de 25 000 francs
- 20 février 2025Le Conseil fédéral qualifie de crimes contre l'humanité les actes commis envers les Yéniches et les Manouches/Sintés
D'où venait la pratique des enfants placés ?
La pratique remonte à la fin du Moyen Âge, quand orphelins, enfants trouvés et enfants pauvres ou illégitimes retirés à leurs parents étaient confiés à des proches ou à des familles d'accueil [1]. Les enfants quittaient en général cette prise en charge vers 12 ans, lorsqu'ils pouvaient gagner leur pain ou commencer un apprentissage [1]. Les autorités d'assistance préféraient ce système, moins coûteux pour les contribuables que le placement en établissement [1].
Des marchés réguliers existaient. Les personnes à charge y étaient mises aux enchères sur la place du village et attribuées à la famille qui réclamait la pension la plus basse, selon un système d'enchères inversées (Absteigerung ou Mindersteigerung) [1]. Les placements duraient en général un an, si bien qu'un enfant restait rarement plus de deux ou trois ans dans le même foyer [1].
Ces enchères ont été contestées dès le début du XIXe siècle. Lucerne les a interdites en 1856, mais elles ont subsisté dans certains cantons, dont Vaud, Berne et Genève, jusqu'à la fin du XIXe siècle [1]. Marco Leuenberger affirme que des enfants ont encore été mis aux enchères dans certaines communes jusque dans les années 1930 [2][3].
La pratique n'était pas propre aux campagnes. Elle était connue dans toutes les régions, en ville comme à la campagne, et des citadins plaçaient eux-mêmes des proches à la campagne pour réduire les frais [1]. Les orphelinats urbains existaient depuis le XVIIe siècle, mais les établissements ruraux ne se sont répandus qu'au XIXe [1].
Pourquoi retirait-on des enfants aux mères non mariées ?
On retirait des enfants aux mères non mariées parce que la naissance hors mariage était perçue à la fois comme une faute morale et comme une charge pour l'assistance communale. Au XVIIIe et au XIXe siècle, les autorités ont associé pauvreté et « Unzucht », la débauche, et la mère célibataire est devenue la figure moralement condamnée de ce discours, explique l'historienne Susanna Burghartz [10]. Les relations hors mariage restaient punissables dans les cantons alémaniques, au motif qu'une reproduction non contrôlée pesait sur les caisses d'assistance [10].
Dans ce contexte, l'enfant d'une mère seule devenait facilement un candidat au placement. Les familles pauvres devaient s'annoncer chaque année aux autorités locales, qui pouvaient les séparer [2]. Les familles démunies et les mères non mariées ou divorcées remettaient aussi leurs enfants aux autorités, faute de pouvoir les nourrir [3]. L'encyclopédie Wikipédia cite, parmi les motifs de retrait, le fait que la mère ne soit pas mariée, la grande pauvreté, l'origine yéniche ou la négligence [4].
Les mères elles-mêmes pouvaient subir des mesures. Le DHS indique que des mères non mariées ont été internées administrativement [11], et l'Office fédéral de la justice rappelle que des femmes ont été poussées ou contraintes à avorter, à être stérilisées ou à céder un ou plusieurs enfants à l'adoption [12]. Le Musée national suisse a présenté en 2024 le témoignage d'un homme dont la mère avait dû le confier à l'adoption parce qu'elle n'était pas mariée [8]. Ce volet est détaillé dans l'article sur l'internement administratif.
Comment vivaient-ils dans les familles d'accueil ?
Beaucoup vivaient comme de jeunes domestiques, avec de longues journées de travail, une nourriture insuffisante et peu de protection. Le DHS relève que les enfants placés étaient souvent victimes d'abus de toutes sortes : négligence, exploitation sexuelle, violences et trafic d'enfants [1]. Marco Leuenberger, dont le père avait lui-même été un Verdingkind, estime que la plupart servaient de main-d'œuvre bon marché et étaient exploités physiquement [2].
La sous-alimentation freinait leur croissance, et beaucoup étaient surchargés de travail ou battus [2][3]. En dépouillant des dossiers judiciaires, l'historien a trouvé des dizaines de cas d'abus sexuels, pour la plupart jamais rendus publics ; la réponse habituelle consistait à déplacer l'enfant, et les auteurs étaient parfois condamnés à une amende, jamais à la prison [2].
Les séquelles affectives duraient à l'âge adulte. Selon Leuenberger, de nombreux anciens enfants placés n'ont pas pu mener une vie ordinaire, et les statistiques montrent qu'une partie d'entre eux ont été marginalisés [2][3]. Les familles d'accueil n'avaient besoin d'aucune qualification : il leur suffisait de démontrer qu'elles manquaient de bras [2].
L'école passait souvent après les travaux agricoles. Leuenberger souligne que l'époque ne donnait la priorité ni aux droits de l'enfant ni à son instruction, et que les critiques restaient isolées [2]. Au XIXe siècle déjà, le pédagogue Johann Heinrich Pestalozzi, l'écrivain Jeremias Gotthelf et Johann Konrad Zellweger avaient dénoncé ce système [1].
Combien d'enfants ont été concernés ?
Des dizaines de milliers d'enfants ont été placés, mais aucun total fiable n'existe, faute de sources complètes. Selon Marco Leuenberger, jusqu'à 6 000 enfants par an ont été placés de force dans le seul canton de Berne entre 1850 et 1900, et environ 10 000 enfants étaient enregistrés comme Verdingkinder en 1910 [2][3]. Les historiens estiment que jusqu'à 10 000 enfants par an ont été cédés ou « vendus » à certaines périodes, sans données antérieures à 1820 [3].
D'autres estimations portent sur le XXe siècle. L'encyclopédie Wikipédia, citant Leuenberger, indique environ 35 000 Verdingkinder en 1930, un chiffre que l'historien juge deux fois trop bas, et plus de 100 000 enfants placés dans des familles ou des foyers entre 1920 et 1970 [4]. Dans les années 1930, 20 % des ouvriers agricoles du canton de Berne étaient des enfants de moins de 15 ans, sans qu'il s'agisse toujours d'enfants placés [4].
Le placement extrafamilial dépasse le seul cas des Verdingkinder. Le Musée national suisse évoque des centaines de milliers d'enfants et d'adolescents placés en institution, en famille d'accueil ou en famille adoptive, jusque dans les années 1980 [8]. L'Office fédéral de la justice parle de dizaines de milliers d'enfants et d'adolescents placés jusqu'en 1981 comme main-d'œuvre bon marché, dans des fermes, des foyers sévères ou des établissements fermés [12].
Pourquoi la pratique a-t-elle disparu ?
La pratique a reculé grâce à de meilleures institutions, à la professionnalisation du travail social et au Code civil de 1912, avant de s'éteindre dans les années 1960 et 1970. Selon le DHS, le Code civil suisse a introduit une surveillance plus stricte des enfants placés par l'autorité tutélaire [1]. Contrairement à une idée répandue, il n'a pas mis fin d'un coup aux enchères, que Lucerne avait déjà interdites en 1856 et que d'autres témoignages situent encore dans les années 1930 [1][2].
Les placements à la ferme ont disparu dans les années 1960 et 1970 : le travail social se professionnalisait, les inspections des familles d'accueil se multipliaient, et le maintien de l'enfant auprès de ses parents devenait prioritaire [4]. Les placements extrafamiliaux sous contrainte se sont toutefois poursuivis jusqu'en 1981, date retenue par la législation fédérale de réparation [12].
Comment la Suisse a-t-elle reconnu ces injustices ?
La Suisse a reconnu ces injustices par des excuses officielles, une loi de réparation et une contribution de solidarité de 25 000 francs par victime. Dès le 3 juin 1986, le président de la Confédération Alphons Egli s'était excusé pour les enfants yéniches retirés à leurs familles par l'Œuvre des enfants de la grand-route [6]. Le 11 avril 2013, lors d'une commémoration nationale à Berne, la conseillère fédérale Simonetta Sommaruga a demandé pardon aux victimes au nom du Conseil fédéral [5][6].
Une table ronde s'est réunie dès le 13 juin 2013, et un fonds d'aide immédiate géré par la Chaîne du Bonheur a soutenu 1 117 personnes avant de fermer en juillet 2015 [5][6]. L'initiative sur la réparation, déposée le 19 décembre 2014 par un comité emmené par la fondation de Guido Fluri, a débouché sur un contre-projet : la loi fédérale sur les mesures de coercition à des fins d'assistance et les placements extrafamiliaux antérieurs à 1981 (LMCFA), adoptée le 30 septembre 2016 et en vigueur depuis le 1er avril 2017 [5][6]. Le Programme national de recherche 76, doté de 18 millions de francs, a été lancé en février 2017 [6].
La contribution de solidarité atteint 25 000 francs par personne. D'avril 2017 à décembre 2025, 11 949 demandes ont été déposées et 11 340 acceptées, pour 283,5 millions de francs versés [13] ; fin 2024, l'Office fédéral de la justice en comptait 11 619, dont 11 002 acceptées [7]. Le délai de dépôt a été supprimé le 1er novembre 2020 [5].
Le 20 février 2025, le Conseil fédéral a estimé que les actes commis dans le cadre de l'Œuvre des enfants de la grand-route devaient être qualifiés de « crimes contre l'humanité », et il a réitéré ses excuses [9]. Les étapes de cette réparation sont détaillées dans Excuses, réhabilitation, contribution.
Questions fréquentes
Que veut dire Verdingkind ?
Verdingkind désigne un enfant placé par l'assistance publique dans une famille, surtout paysanne, contre une pension, et dont le travail était au centre du placement [1]. Le terme vient de Verdingung, un contrat portant sur un travail et sa rémunération [1]. Il se distingue du Pflegekind, l'enfant en famille d'accueil au sens courant [1].
Les enchères d'enfants ont-elles existé en Suisse ?
Oui. Des enfants pris en charge par l'assistance étaient mis aux enchères sur la place publique et confiés à la famille qui réclamait la pension la plus basse [1]. Lucerne a interdit ces enchères en 1856, mais elles ont duré ailleurs jusqu'à la fin du XIXe siècle, et même, selon Marco Leuenberger, jusque dans les années 1930 dans certaines communes [1][2].
Combien d'anciens enfants placés sont encore en vie ?
Leur nombre exact n'est pas connu. Les demandes de contribution de solidarité donnent un ordre de grandeur : 11 949 demandes ont été déposées entre avril 2017 et décembre 2025, toutes mesures de coercition confondues [13]. La pétition pour la réparation évoquait environ 10 000 anciens Verdingkinder encore en vie [4].
Les anciens enfants placés peuvent-ils encore recevoir une indemnisation ?
Oui. Depuis le 1er novembre 2020, il n'y a plus de délai pour demander la contribution de solidarité de 25 000 francs [5]. Elle est ouverte aux victimes de mesures de coercition à des fins d'assistance et de placements extrafamiliaux antérieurs à 1981 [5].
Les enfants yéniches étaient-ils concernés ?
Oui. Des enfants yéniches ont été retirés à leurs familles par l'Œuvre des enfants de la grand-route, pour laquelle la Confédération s'est excusée dès 1986 [6]. En février 2025, le Conseil fédéral a reconnu que ces actes devaient être qualifiés de crimes contre l'humanité [9].
Quel film a fait connaître le sort des Verdingkinder ?
Le film de fiction Der Verdingbub, sorti en 2012, qui a été numéro un du box-office suisse [4]. La même année, l'exposition « Verdingkinder reden » a circulé dans tout le pays [4].
Les enfants placés l'étaient-ils seulement en Suisse alémanique ?
Non. La pratique était surtout répandue dans les cantons alémaniques protestants, mais elle existait aussi en terre catholique et dans le canton de Vaud [2][3]. Des enfants tessinois étaient en outre envoyés travailler en Italie du Nord, surtout comme ramoneurs [2][3].
Sources
- hls-dhs-dss.ch — https://hls-dhs-dss.ch/de/articles/016581/2013-03-04/
- swissinfo.ch — https://www.swissinfo.ch/eng/historian-reveals-tragedy-of-swiss-child-trade/3791220
- swissinfo.ch — https://www.swissinfo.ch/eng/tragedy-of-child-labourers-comes-to-light/3791074
- en.wikipedia.org — https://en.wikipedia.org/wiki/Verdingkinder
- bj.admin.ch — https://www.bj.admin.ch/fr/reparation-pour-les-victimes-de-mesures-de-coercition-a-des-fins-dassistance
- bj.admin.ch — https://www.bj.admin.ch/fr/chronologie-du-travail-de-memoire-politique
- bj.admin.ch — https://www.bj.admin.ch/dam/bj/fr/data/gesellschaft/fszm/solidaritaetsbeitrag/statistik-solidaritaetsbeitrag.pdf.download.pdf/statistik-solidaritaetsbeitrag-f.pdf
- landesmuseum.ch — https://landesmuseum.ch/landesmuseum/ausstellungen/wechselausstellungen/2024/fremdplatziert/medien/medienmitteilung-erfahrungen-schweiz-fremdplatziert_fr.pdf
- admin.ch — https://www.admin.ch/fr/nsb?id=104226
- hls-dhs-dss.ch — https://hls-dhs-dss.ch/de/articles/043742/2014-01-14/
- hls-dhs-dss.ch — https://hls-dhs-dss.ch/de/articles/060532/2024-02-22/
- bj.admin.ch — https://www.bj.admin.ch/bj/fr/home/gesellschaft/fszm.html
- bj.admin.ch — https://www.bj.admin.ch/dam/de/sd-web/BTQNzE6kDw6J/statistik-solidaritaetsbeitrag.pdf
Information générale, ce n'est pas un conseil juridique ni religieux.


