Le Mariage de Mlle Beulemans : mœurs et parler de Bruxelles en 1910

De quoi parle Le Mariage de Mlle Beulemans ?
Le Mariage de Mlle Beulemans est une comédie en trois actes de Fernand Wicheler et Frantz Fonson, créée à Bruxelles le 18 mars 1910. Suzanne, fille d'un brasseur, est promise au fils d'un concurrent, qui cache une liaison et un enfant. Elle rompt et s'éprend d'Albert, un jeune Parisien. Mêlant français et parler bruxellois, la pièce est devenue un classique.
Sommaire
- Que raconte Le Mariage de Mlle Beulemans ?
- Que dit la pièce du mariage arrangé et de l'enfant caché ?
- Qu'est-ce que le parler bruxellois et la zwanze ?
- Comment la pièce est-elle née et pourquoi a-t-elle triomphé ?
- Pourquoi la pièce est-elle devenue culte ?
- Quelles adaptations au cinéma et à la télévision ?
- Questions fréquentes
- Sources
Que raconte Le Mariage de Mlle Beulemans ?
La pièce raconte comment Suzanne Beulemans, fille unique d'un brasseur bruxellois, échappe à un mariage arrangé pour épouser l'homme qu'elle a choisi [1][3]. Son père, Ferdinand Beulemans, l'a promise à Séraphin Meulemeester, fils d'un brasseur concurrent, et les deux familles semblent surtout intéressées par la dot [1]. Un jeune Parisien, Albert Delpierre, fait alors son apprentissage à la brasserie Beulemans [1].
L'intrigue se noue autour d'un secret. Séraphin confie à Albert qu'il a une liaison avec une ouvrière, dont il a eu un enfant ; Albert promet de se taire, mais Isabelle, la bonne des Beulemans, informe Suzanne [1]. Celle-ci rompt ses fiançailles et persuade Séraphin de retourner auprès de sa compagne et de leur fils [1].
La rupture déclenche une guerre de brasseurs. Les deux pères se disputent la présidence d'honneur de la Société mutuelle des employés de brasseries, et Albert commet une erreur dans une livraison de stout qui compromet la position de son patron [1][3]. Au troisième acte, situé dans l'arrière-salle d'un estaminet, Albert défend Beulemans comme un homme du peuple qui a combattu les importations étrangères [3]. Beulemans est élu, et Suzanne peut se tourner vers Albert [1][3].
Le comité des brasseurs fournit une galerie de silhouettes comiques. Le président Mostinckx, le secrétaire Verduren, le trésorier Baron et plusieurs membres incarnent cette petite société de notables de quartier [1]. Le dernier tableau montre les brasseurs acclamant la famille Beulemans devant l'estaminet [3].
Les personnages principaux du Mariage de Mlle Beulemans
| Personnage | Qui est-ce ? | Rôle dans l'intrigue |
|---|---|---|
| Suzanne Beulemans | Fille unique du brasseur | Rompt ses fiançailles avec Séraphin et choisit Albert |
| Ferdinand Beulemans | Brasseur bruxellois | Brigue la présidence d'honneur de la mutuelle des employés de brasseries |
| Séraphin Meulemeester | Fiancé de Suzanne, fils d'un brasseur concurrent | Cache une liaison avec une ouvrière, dont il a un enfant |
| M. Meulemeester | Brasseur, père de Séraphin | Rival de Beulemans dans la course à la présidence |
| Albert Delpierre | Jeune Parisien en stage à la brasserie | Garde le secret de Séraphin, aide Beulemans à se faire élire, épouse Suzanne |
| Isabelle | Bonne des Beulemans | Révèle à Suzanne le secret de Séraphin |
Que dit la pièce du mariage arrangé et de l'enfant caché ?
La pièce présente le mariage arrangé comme une affaire d'intérêts commerciaux et lui oppose le mariage d'inclination, sans faire de l'enfant né hors mariage un objet d'opprobre [1]. Suzanne et Séraphin n'ont pas choisi leur union : elle sert la stratégie de deux maisons de brasserie et l'argent de la dot [1]. La comédie se moque de ces calculs plus qu'elle ne les condamne.
La réponse de Suzanne est le ressort moral de la pièce. Plutôt que de garder le secret ou d'en tirer vengeance, elle pousse son fiancé à assumer sa compagne et son fils [1]. La pièce donne ainsi raison au couple formé hors mariage contre l'union de convenance, tout en préservant les apparences : chacun finit par épouser la personne qu'il aime.
Le contexte social donne du relief à ce choix. La liaison d'un fils de brasseur avec une ouvrière met en scène la distance entre bourgeoisie et monde ouvrier, et l'enfant né de cette union reste, au début de la pièce, un secret que Séraphin cache à sa fiancée [1]. Le statut juridique des enfants nés hors mariage a depuis profondément changé en Belgique, comme l'explique notre article sur les naissances hors mariage.
La morale finale reste celle de la comédie bourgeoise. Les amours de Suzanne et d'Albert ne transgressent rien : elles aboutissent à un mariage, avec la bénédiction d'un père comblé par son élection [1][3]. Un critique de l'époque, cité par Eoghan Walsh dans son histoire de la bière bruxelloise en cinquante objets, voyait dans la pièce un miroir fidèle de la langue et des mœurs de Bruxelles [3].
Les brasseurs étaient une figure familière de la ville. Bruxelles comptait alors une centaine de brasseries, de l'établissement de quartier à l'usine, en passant par les producteurs de lambic et de pils [3]. Le public de 1910 a d'ailleurs adopté Beulemans comme un Bruxellois authentique [3].
Qu'est-ce que le parler bruxellois et la zwanze ?
Le parler bruxellois est un français fortement marqué par le néerlandais et le dialecte brabançon, et la zwanze est la forme d'humour propre à Bruxelles [5][6]. Larousse définit la zwanze comme une forme d'humour caractéristique de la Belgique francophone, en particulier de Bruxelles, et désigne aussi par ce mot une plaisanterie de ce style ; le verbe zwanzer signifie plaisanter [6].
Ce français s'explique par l'histoire de la ville. Bruxelles, aujourd'hui largement francophone, était de langue néerlandaise, dans sa variante brabançonne, jusqu'au milieu du XIXe siècle [5]. Il en reste des calques : « une fois », traduction littérale du néerlandais eens, ou des tournures comme « ma femme sa sœur » [5].
La pièce a rendu célèbre un de ces calques. Lorsque M. Beulemans rencontre le père de son employé, il s'exclame « Albert son père », construction qui reprend le génitif néerlandais, sur le modèle de Piet zijn vriend, « l'ami de Piet » [5]. La comédie mêle ainsi français, dialecte et zwanze, et oppose le parler des Beulemans au français de Paris d'Albert, qui peine à suivre ses hôtes [1][3].
L'accent lui-même a une histoire. L'« accent belge » qu'imitent les humoristes français correspond en réalité à l'accent bruxellois, que Wikipédia juge très différent de celui de la plupart des francophones de Belgique [5]. L'accent bruxellois authentique s'entendrait encore dans le quartier des Marolles [5]. Pour d'autres particularités du français de Belgique, voir notre article sur les belgicismes du vocabulaire amoureux.
Comment la pièce est-elle née et pourquoi a-t-elle triomphé ?
La pièce est née d'une urgence de programmation au théâtre de l'Olympia de Bruxelles, au début de 1910 [2]. Selon La Libre Belgique, Frantz Fonson, directeur de l'Olympia et des Galeries, l'écrivit à la hâte avec Fernand Wicheler, journaliste, comédien et chansonnier, pour remplacer une troupe parisienne qui avait fait défaut [2]. Elle est créée le 18 mars 1910 à l'Olympia, rue Auguste Orts, dans une mise en scène de Fonson et des décors d'Albert Dubosq [1][2][3].
Le succès est immédiat. La pièce tient l'affiche sans interruption jusqu'en mai 1910 et dépasse cette année-là les 300 représentations entre Bruxelles et Paris, selon Brussels Beer City [3]. La Libre Belgique parle de plus de 500 représentations [2]. Paris l'accueille dès juin 1910, au théâtre de la Renaissance [1][2].
La comédie s'exporte. Elle est adaptée à Londres, aux Pays-Bas, en Allemagne, en Italie, au Danemark, en Autriche et en Hongrie, et même au Japon, où le négociant vend du riz au lieu de stout [2]. La version anglaise transforme Beulemans en Enos Llewelyn, marchand de vin de Carmarthen [3]. Elle est aussi jouée en Algérie et à Buenos Aires [3].
Le texte est publié dès 1910 par Paul Lacomblez à Bruxelles et par la Librairie théâtrale du Nouveau Siècle à Paris [1]. Il a été réédité chez Labor en 1991, puis dans la collection Espace Nord en 2015 [1].
Pourquoi la pièce est-elle devenue culte ?
La pièce est devenue culte parce qu'elle a offert à Bruxelles un miroir comique de sa langue et parce que le théâtre des Galeries l'a reprise pendant des décennies [3][4]. Après la Seconde Guerre mondiale, la Compagnie des Galeries, fondée en 1953 sous la direction de Jean-Pierre Rey, la remonte de nombreuses fois avec un grand succès en Belgique et à l'étranger [4]. Jacques Lippe y a durablement marqué le rôle de M. Beulemans, et Christiane Lenain compte parmi les interprètes qui ont fait date [4].
Le théâtre des Galeries en a longtemps détenu l'exclusivité pour la Belgique francophone, en vertu d'un testament [1]. L'œuvre est tombée dans le domaine public en 2006, soixante-dix ans après la mort de Wicheler, survenue en 1935 [1]. Les Galeries l'ont encore montée en 2004, dans une mise en scène de David Michels, avec Daniel Hanssens en Beulemans et Cécile Florin en Suzanne [2].
Le rayonnement de la pièce dépasse la Belgique. En 1960, pour son cinquantenaire, Marcel Pagnol a expliqué l'avoir vue en 1926 et s'en être inspiré pour sa trilogie marseillaise [1]. Devant le public belge, il affirma qu'une œuvre locale « profondément sincère et authentique » pouvait toucher le monde entier [2]. Il s'amusa même à imaginer une généalogie commune, où un brasseur belge devenait le père de César et Mlle Beulemans la mère de Marius [1].
Cette postérité tient aussi au répertoire dans lequel la pièce s'inscrit. La Libre Belgique rappelle qu'elle met en scène des personnages typiques des revues bruxelloises, et la RTBF la range, avec Bossemans et Coppenolle, parmi les grands titres de la zwanze au théâtre [2][4].
Quelles adaptations au cinéma et à la télévision ?
La pièce a été adaptée trois fois au cinéma, en 1927, 1932 et 1950, et plusieurs fois pour la télévision belge [1]. Le premier film, muet, est réalisé par Julien Duvivier et sort le 23 septembre 1927 ; Andrée Brabant y joue Suzanne et Gustave Libeau M. Beulemans [7]. La Cinémathèque française l'a projeté en 2010 et en 2013 [7].
Les versions parlantes suivent. Jean Choux signe l'adaptation de 1932, et André Cerf celle de 1950 [1]. Une note de Wikipédia précise qu'Andrée Brabant a été présentée à tort comme la créatrice du rôle au théâtre [1].
La télévision a pris le relais. La RTBF a diffusé des versions en 1967, 1978, 1998, 2004 et 2014, avec notamment Jacques Lippe puis Daniel Hanssens en Beulemans [1]. La version de 1998 était une production du théâtre de Montreux, en Suisse, et celle de 2014 réunissait des animateurs, dont Caroline Veyt et Guy Lemaire [1]. Une captation de 1961 avec André Gevrey et Christiane Lenain est proposée sur la plateforme Auvio de la RTBF [4].
La pièce a aussi engendré une suite. Fonson et Wicheler en ont tiré une opérette, Beulemans marie sa fille, sur une musique d'Arthur Van Oost, créée au théâtre royal des Galeries ; sa partition a été publiée par Max Eschig en 1913 [1].
Questions fréquentes
Qui a écrit Le Mariage de Mlle Beulemans ?
Fernand Wicheler et Frantz Fonson [1]. Fonson dirigeait les théâtres bruxellois de l'Olympia et des Galeries, tandis que Wicheler était journaliste, comédien et chansonnier [2].
Pagnol s'est-il inspiré de Beulemans ?
Oui, de son propre aveu. En 1960, pour le cinquantenaire de la pièce, Marcel Pagnol a expliqué l'avoir vue en 1926 et s'en être inspiré pour sa trilogie marseillaise [1][2].
Que veut dire « Albert son père » ?
C'est une façon bruxelloise de dire « le père d'Albert », calquée sur le génitif néerlandais [5]. M. Beulemans emploie cette tournure dans la pièce lorsqu'il rencontre le père de son employé Albert Delpierre [5].
Quand la pièce a-t-elle été créée ?
Le 18 mars 1910, au théâtre de l'Olympia à Bruxelles [2][3]. Elle a été reprise à Paris dès juin 1910, au théâtre de la Renaissance [1][2].
Qu'est-ce que la zwanze ?
La zwanze est une forme d'humour caractéristique de la Belgique francophone, en particulier de Bruxelles, selon Larousse [6]. Le mot désigne aussi une plaisanterie dans ce style, et le verbe zwanzer signifie plaisanter [6].
La pièce est-elle dans le domaine public ?
Oui, depuis 2006, soit soixante-dix ans après la mort de Fernand Wicheler en 1935 [1]. Le théâtre royal des Galeries en avait auparavant l'exclusivité pour la Belgique francophone [1].
Existe-t-il une suite au Mariage de Mlle Beulemans ?
Oui, une opérette intitulée Beulemans marie sa fille, écrite par les mêmes auteurs sur une musique d'Arthur Van Oost [1]. Elle a été créée au théâtre royal des Galeries à Bruxelles [1].
Sources
- fr.wikipedia.org — https://fr.wikipedia.org/wiki/Le_Mariage_de_mademoiselle_Beulemans
- lalibre.be — https://www.lalibre.be/2004/05/08/un-mariage-bien-tempere-RXZOYJYIKVH25M3U476G6CU664/
- beercity.brussels — https://www.beercity.brussels/home/50-objects-mariage-de-mlle-beulemans
- rtbf.be — https://www.rtbf.be/article/la-compagnie-des-galeries-l-age-d-or-du-theatre-populaire-de-qualite-10944974
- fr.wikipedia.org — https://fr.wikipedia.org/wiki/Belgicisme
- larousse.fr — https://www.larousse.fr/dictionnaires/francais/zwanze
- en.wikipedia.org — https://en.wikipedia.org/wiki/The_Marriage_of_Mademoiselle_Beulemans_(1927_film)
Information générale, ce n'est pas un conseil juridique ni religieux.


