La Kermesse héroïque : le film qui a choqué la Flandre en 1936

Pourquoi La Kermesse héroïque a-t-elle fait scandale en Belgique ?
Dans La Kermesse héroïque, film de Jacques Feyder sorti en France en décembre 1935, les femmes d'une ville flamande accueillent avec charme une troupe espagnole en 1616 tandis que les notables se cachent. En 1936, nationalistes flamands et catholiques y voient une insulte et une atteinte à la morale : incidents en salle, débat à la Chambre, interdiction à Bruges.
Sommaire
- Que raconte La Kermesse héroïque ?
- Qui a écrit et réalisé le film ?
- Pourquoi des Flamands et des catholiques se sont-ils sentis insultés ?
- Comment la polémique s'est-elle déroulée en 1936 ?
- Qui a défendu le film ?
- Comment le film a-t-il été reçu hors de Belgique ?
- Comment le film est-il perçu aujourd'hui ?
- Questions fréquentes
- Sources
Que raconte La Kermesse héroïque ?
La Kermesse héroïque est une comédie historique qui se déroule en 1616 à Boom, petite ville du comté de Flandre proche d'Anvers, alors sous domination espagnole [1][3]. Alors que la ville prépare sa kermesse, on annonce le passage du duc d'Olivarès, ambassadeur d'Espagne, et de son escorte armée [1]. Redoutant pillages et violences, le bourgmestre et ses échevins imaginent une ruse : le bourgmestre fera le mort, et la ville en deuil sera épargnée [2][3].
Les femmes prennent alors les choses en main. Cornélia, l'épouse du bourgmestre, refuse ce stratagème et organise avec les bourgeoises l'accueil des visiteurs, en adaptant pour eux les divertissements de la kermesse [2]. Les Espagnols se montrent courtois, et la fête donne lieu à des quiproquos galants pendant que les hommes, cachés, s'inquiètent de voir leurs épouses tenir boutiques et auberges [1][2].
Le dénouement inverse les rôles attendus. En partant, le duc accorde à la ville une année d'exemption d'impôts, et Cornélia laisse son mari s'en attribuer le mérite [2]. Elle a profité de l'occasion pour écarter le mariage prévu de sa fille Siska avec le boucher et favoriser son idylle avec un jeune peintre, Jean Breughel [2]. C'est le chapelain de l'escorte, éméché, qui célèbre ce mariage [4].
Le récit tient de la farce, mais il touche à des sujets sensibles. Il met en scène des hommes lâches, des femmes maîtresses du jeu et une hospitalité dont la part amoureuse reste ambiguë. La notice anglaise de Wikipédia y lit une forme d'émancipation féminine, opposée aux discours masculins sur le viol et le pillage [2]. C'est précisément ce mélange qui allait nourrir la controverse.
Repères chronologiques
- 1616Cadre du récit : Boom, petite ville flamande sous domination espagnole
- 3 décembre 1935Sortie du film en France
- 15 janvier 1936Première à Berlin en présence de Joseph Goebbels
- 21 janvier 1936Grande première bruxelloise au cinéma Métropole
- 5 février 1936À la Chambre, Camille Huysmans répond à l'interpellation nationaliste
- Mars 1936Interdiction à Bruges et incidents du 23 au 25 mars
- 1936Prix de la mise en scène à la Mostra de Venise pour Jacques Feyder
- 1939Interdiction en Allemagne et dans les pays occupés après le début de la guerre
Qui a écrit et réalisé le film ?
Le film est réalisé par Jacques Feyder, cinéaste né à Ixelles en 1888 sous le nom de Jacques Frédérix et naturalisé français en 1928 [7]. Auteur de L'Atlantide (1921), passé par Hollywood à la fin des années 1920, il tourne La Kermesse héroïque après le drame Pension Mimosas (1934), avec l'envie d'une farce éloignée du présent [2][7]. Sa femme, Françoise Rosay, tient le rôle de Cornélia [2][7].
Le récit vient d'un autre Belge, Charles Spaak. Celui-ci avait écrit la nouvelle une dizaine d'années plus tôt, à la suggestion de Feyder, et cosigne l'adaptation avec Robert A. Stemmle et Feyder ; Bernard Zimmer écrit les dialogues [1][2]. Charles Spaak est le frère du ministre Paul-Henri Spaak, ce que la presse flamande hostile au film ne manquera pas de relever [4].
La production est franco-allemande. Le film est produit par la filiale française de la firme allemande Tobis, et une version allemande, Die klugen Frauen, est tournée en même temps avec une autre distribution, Françoise Rosay jouant dans les deux [2]. Lazare Meerson reconstruit Boom dans la cour des studios d'Épinay-sur-Seine, où l'on creuse même un canal, avec l'aide d'Alexandre Trauner ; Georges K. Benda dessine environ 400 costumes en six semaines [2][3].
La distribution réunit Louis Jouvet en chapelain, André Alerme en bourgmestre, Jean Murat en duc d'Olivarès, Micheline Cheirel, Bernard Lancret et Alfred Adam [2][3]. L'image est signée Harry Stradling, la musique Louis Beydts, et le jeune Marcel Carné est assistant [3]. Feyder s'inspire des maîtres flamands, Brueghel, Frans Hals ou Pieter de Hooch [2]. Sorti en France le 3 décembre 1935, le film dure 110 minutes [1].
Pourquoi des Flamands et des catholiques se sont-ils sentis insultés ?
Deux griefs se sont mêlés en Belgique : une offense au passé flamand pour les nationalistes, une atteinte à la morale et à l'Église pour les catholiques [4][5]. L'historienne Liesbet Nys résume ces reproches : les hommes flamands y passent pour des lâches, les femmes pour plus fortes qu'eux, et l'aumônier paillard et cupide pour une caricature du clergé [5].
Le grief national portait sur la lecture de l'histoire. Les nationalistes voyaient dans le duc d'Olivarès une allusion au duc d'Albe et jugeaient insultant qu'une banderole « Flandre et Liberté » soit remplacée par un message de bienvenue aux hôtes espagnols [4]. Selon Wikipédia, les critiques flamandes rattachaient aussi le film à l'occupation allemande de la Première Guerre mondiale plutôt qu'à l'époque espagnole [3].
L'ombre de 1914-1918 planait en effet sur le débat. L'historien Benoît Mihaïl relève parmi les protestataires d'anciens « activistes » de la Grande Guerre et une association d'anciens combattants flamands, le VOS [4]. Dans le camp opposé, le journal La Gazette compara les émeutiers à ceux qui avaient collaboré avec l'Allemagne pendant le conflit [4].
Le grief moral visait la conduite des femmes et du clergé. La critique catholique lisait l'infidélité des femmes de Boom comme une faute ; une version tchèque fut d'ailleurs titrée Les Femmes légères de Boom [4]. Le père Félix Morlion invoqua les sixième et neuvième commandements, consacrés dans la tradition catholique à l'adultère et à la convoitise, tout en refusant de cautionner les émeutes [4]. Les scènes les plus irrévérencieuses envers la religion avaient déjà été coupées au montage [4].
La critique Jeanne De Bruyn, catholique et flamingante, attaqua le film dans plusieurs titres, dont l'hebdomadaire Hooger Leven le 9 février 1936 [5]. Il faut rappeler qu'en Belgique l'adultère était encore une infraction pénale à cette date, et le resta jusqu'en 1987 (voir notre article sur l'adultère en droit belge).
Comment la polémique s'est-elle déroulée en 1936 ?
La polémique a éclaté dès la sortie belge, en janvier 1936, et s'est prolongée jusqu'au printemps, avec des incidents dans plusieurs villes [4]. La presse bruxelloise voit le film le 6 janvier, avant la grande première du 21 janvier au cinéma Métropole [4]. Le quotidien De Schelde réclame d'abord son interdiction, puis conseille de l'éviter, et Nieuw Vlaanderen accuse le ministre Paul-Henri Spaak de complaisance [4].
Les nationalistes passent ensuite à l'action. Le dimanche qui suit la première, des militants perturbent une séance bruxelloise, parmi lesquels Ward Hermans, membre fondateur du Vlaamsch Nationaal Verbond (VNV) [4]. À Anvers et à Gand, les projections ont lieu sous protection policière ; au Scala d'Anvers, la salle est chahutée, la police charge et des manifestants se rassemblent devant le cinéma [4]. À Gand, le cinéma Savoy connaît des incidents le 6 février [4]. Le dirigeant nationaliste Staf De Clercq envoie même des télégrammes à la reine Wilhelmine, à Hitler et au président Lebrun [4].
L'affaire monte jusqu'au Parlement. Une délégation de femmes du VNV demande au bourgmestre d'Anvers, Camille Huysmans, d'interdire le film ; il refuse [4]. Le député nationaliste Thomas Debacker l'interpelle à la Chambre, et Huysmans lui répond, lors de la séance du 5 février 1936, que les nationalistes se couvrent de ridicule [4]. Wikipédia affirme que la Chambre a rejeté une demande d'interdiction ; l'étude de Benoît Mihaïl relate l'interpellation sans mentionner de vote, si bien que ce point reste à préciser [3][4].
Les décisions se prennent à l'échelon communal. À Bruges, le collège échevinal interdit la projection en invoquant l'article 97 de la loi communale, qui permet de proscrire les manifestations susceptibles de troubler l'ordre public [4]. Socialistes et libéraux contestent la mesure au conseil communal, et le Parti ouvrier belge la contourne en réservant une séance à ses membres ; des incidents éclatent du 23 au 25 mars [4]. D'autres communes interdisent aussi le film, tandis qu'à Ostende le bourgmestre catholique refuse de le faire ; des arrestations ont lieu à Blankenberge [4][5].
Qui a défendu le film ?
Le film a été défendu par la gauche et par une large partie de la presse francophone, au nom de la liberté d'expression [4]. Les socialistes flamands, avec les journaux Vooruit et Het Volk, dénoncent une manœuvre nationaliste, et des titres francophones comme La Réforme ou La Nation belge prennent la défense du film [4]. L'Action socialiste raille les protestataires dès le 1er février 1936 [5].
Pour Benoît Mihaïl, qui a consacré à l'affaire une étude publiée en 2002 par les Cahiers d'histoire du temps présent, la controverse est d'abord politique [4]. Le VNV y trouve un prétexte à mobilisation, et la polémique révèle surtout la difficulté du dialogue culturel en Belgique, sur fond de question nationale [4]. Les clivages ne suivent pas seulement la frontière linguistique : en Flandre même, socialistes et libéraux s'opposent aux catholiques flamingants et aux nationalistes [4].
Les auteurs ont maintenu leur lecture. L'historien du cinéma Georges Sadoul jugera que la réaction flamande n'avait rien à voir avec les intentions du réalisateur [3]. En 1949, Charles Spaak répondra aux protestataires de 1936 que son film était « un magnifique hommage à la Flandre » [4].
Comment le film a-t-il été reçu hors de Belgique ?
Hors de Belgique, le film a été un succès public et critique, mais il a aussi suscité des lectures politiques opposées [2][3]. Il reçoit le Grand prix du cinéma français, daté de 1935 ou de 1936 selon les sources, et le prix de la mise en scène à la Mostra de Venise en 1936 [1][2][3]. Aux États-Unis, le National Board of Review le distingue en 1936 et le cercle des critiques de New York en 1937 [2].
En Allemagne, l'accueil change avec la guerre. La première berlinoise, le 15 janvier 1936, se déroule en présence de Joseph Goebbels, qui favorise d'abord le film [2][3]. Quelques jours après le début de la guerre, en 1939, il est interdit en Allemagne et dans les pays occupés ; selon Liesbet Nys, Goebbels y voyait une moquerie de la collaboration [2][5]. Feyder et Rosay se réfugient ensuite en Suisse, où le cinéaste meurt à Prangins en 1948 [2][7].
Aux Pays-Bas, des groupes fascistes et autoritaires dénoncent une insulte à l'histoire nationale, et la première projection au Tuschinski d'Amsterdam donne lieu à des heurts avec la police [2]. En France, le scénariste Henri Jeanson déplore au contraire une « inspiration nazie » du film, coproduit avec une firme allemande [2]. Le même film pouvait ainsi passer, selon les camps, pour antinational ou pour complaisant envers l'occupant.
Comment le film est-il perçu aujourd'hui ?
Le film est aujourd'hui considéré comme l'œuvre la plus connue de Jacques Feyder et comme un classique du cinéma français des années 1930 [2]. Il est rattaché au réalisme poétique et salué pour son hommage à la peinture flamande, à travers ses plans fixes et ses décors resserrés [3]. Graham Greene l'avait jugé admirable dès 1936, alors que François Truffaut lui reprochait en 1955 une perfection trop lisse [2].
Sa lecture morale a changé de sens. Ce qui passait en 1936 pour une insulte aux ancêtres ou pour une apologie de l'infidélité est désormais souvent lu comme une satire de la lâcheté des notables et une comédie de l'intelligence féminine : des commentateurs voient en Cornélia la véritable sauveuse de la ville [2].
La mémoire de l'affaire est désormais étudiée. En 2023, l'association Pelliculot, la bibliothèque de Bruges, l'université de Gand et la CINEMATEK, la Cinémathèque royale de Belgique, ont consacré au film une exposition, une conférence de Daniël Biltereyst et Bruno Mestdagh sur l'histoire de la censure cinématographique en Belgique et une projection d'une copie 35 mm [6]. La présentation rappelle que le film avait été interdit à Bruges pour sa représentation de l'occupation espagnole et qu'il s'était heurté aux milieux catholiques et nationalistes flamands [6].
Le film reste diffusé et a inspiré d'autres œuvres. Sa vente internationale est assurée par Tamasa Distribution [1], et il a donné naissance à une comédie musicale américaine, Carnival in Flanders, en 1953 [2].
Questions fréquentes
Où se déroule La Kermesse héroïque ?
À Boom, petite ville flamande proche d'Anvers, en 1616, sous la domination espagnole [1][3]. La ville a été reconstruite en décor par Lazare Meerson dans les studios d'Épinay-sur-Seine, près de Paris [3].
Le film a-t-il été interdit en Belgique ?
Pas à l'échelle nationale, mais dans plusieurs communes, dont Bruges, où le collège échevinal l'a interdit en 1936 au nom de l'ordre public [4][5]. À Anvers, le bourgmestre Camille Huysmans a refusé de le faire malgré les demandes nationalistes [4].
Pourquoi le film a-t-il été interdit dans l'Europe occupée ?
Parce que le régime nazi, qui l'avait d'abord accueilli favorablement, l'a interdit quelques jours après le début de la guerre en 1939, en Allemagne et dans les pays occupés [2]. Selon l'historienne Liesbet Nys, Goebbels y voyait une moquerie de la collaboration [5].
Qui joue dans La Kermesse héroïque ?
Françoise Rosay tient le rôle principal, Cornélia, aux côtés d'André Alerme, Jean Murat, Louis Jouvet, Micheline Cheirel, Bernard Lancret et Alfred Adam [2][3]. Rosay joue aussi dans la version allemande tournée en parallèle, Die klugen Frauen [2].
Le film est-il tiré d'un livre ?
Oui, d'une nouvelle de l'écrivain belge Charles Spaak, écrite une dizaine d'années plus tôt à la suggestion de Jacques Feyder [2]. Spaak a cosigné l'adaptation, et Bernard Zimmer a écrit les dialogues [1].
Quels prix La Kermesse héroïque a-t-elle reçus ?
Le Grand prix du cinéma français et le prix de la mise en scène à la Mostra de Venise en 1936 [1][2]. Il a aussi été distingué aux États-Unis par le National Board of Review et par le cercle des critiques de New York [2].
Quel lien entre Charles Spaak et Paul-Henri Spaak ?
Ils étaient frères : le scénariste Charles Spaak était le frère du ministre Paul-Henri Spaak [4]. En 1936, le journal flamand Nieuw Vlaanderen accusa d'ailleurs le ministre de complaisance envers le film [4].
Sources
- unifrance.org — https://www.unifrance.org/film/1807/la-kermesse-heroique
- en.wikipedia.org — https://en.wikipedia.org/wiki/Carnival_in_Flanders_(film)
- fr.wikipedia.org — https://fr.wikipedia.org/wiki/La_Kermesse_héroïque
- journalbelgianhistory.be — https://journalbelgianhistory.be/fr/system/files/article_pdf/chtp10_002_Mihail.pdf
- journalbelgianhistory.be — https://journalbelgianhistory.be/fr/system/files/article_pdf/chtp6_04_nys.pdf
- sabzian.be — https://sabzian.be/news/exhibition-lecture-screening-la-kermesse-h%C3%A9ro%C3%AFque-jacques-feyder-1936
- britannica.com — https://www.britannica.com/biography/Jacques-Feyder
Information générale, ce n'est pas un conseil juridique ni religieux.


