Culture

Jeanne Dielman : le film belge élu meilleur film de tous les temps

Par la rédaction de fornication.infoVérifié le Lecture : 9 min8 sources
Illustration : un médaillon avec un clap de cinéma, devant l'Atomium de Bruxelles, entouré de passants d'aujourd'hui
L'essentiel

Pourquoi Jeanne Dielman est-il considéré comme le meilleur film de tous les temps ?

Jeanne Dielman, 23 quai du Commerce, 1080 Bruxelles est un film de Chantal Akerman présenté à Cannes en 1975. Il suit pendant trois jours une veuve bruxelloise dont la routine domestique inclut des rendez-vous tarifés chez elle. Filmé en plans fixes, il rend visible le travail domestique. En 2022, Sight and Sound l'a élu meilleur film de tous les temps.

Sommaire
  1. Que raconte Jeanne Dielman ?
  2. Comment le film aborde-t-il la prostitution domestique ?
  3. Pourquoi sa mise en scène est-elle si singulière ?
  4. Comment le film a-t-il été tourné et accueilli en 1975 ?
  5. Qui était Chantal Akerman ?
  6. Que signifie le classement de Sight and Sound en 2022 ?
  7. Comment le film est-il conservé et montré aujourd'hui ?
  8. Questions fréquentes
  9. Sources

Que raconte Jeanne Dielman ?

Jeanne Dielman suit pendant trois jours la vie d'une veuve bruxelloise, mère d'un adolescent, qui reçoit chaque après-midi un client chez elle pour compléter ses revenus [2][7]. Delphine Seyrig incarne Jeanne, Jan Decorte son fils Sylvain, et les trois clients sont joués par le documentariste Henri Storck, Jacques Doniol-Valcroze et Yves Bical [6][7]. Le film dure 201 minutes [3][6].

Le premier jour installe une routine minutieuse. Jeanne enchaîne les tâches ménagères et les soins à son fils dans un ordre qui semble immuable, et la caméra suit chaque geste dans sa durée réelle [2][7]. Le rendez-vous de l'après-midi n'apparaît que comme une tâche parmi les autres.

Le deuxième jour, la mécanique se dérègle. Jeanne oublie d'éteindre une lumière, ne retrouve plus le couvercle de la soupière et laisse brûler les pommes de terre [2]. Dans un film aussi réglé, ces écarts minuscules prennent la valeur d'événements.

Le troisième jour mène à la rupture. Après de nouveaux ratés et l'arrivée d'un colis envoyé par sa sœur installée au Canada, Jeanne tue son troisième client avec des ciseaux [2]. Akerman tenait à rappeler que le film ne s'achève pas sur ce geste : il se prolonge encore pendant sept minutes qu'elle jugeait très fortes [2].

Repères chronologiques

  1. 6 juin 1950Naissance de Chantal Akerman à Bruxelles
  2. 22 mai 1975Présentation du film à la Quinzaine des réalisateurs, à Cannes
  3. 21 janvier 1976Sortie en salles en France
  4. 1983Première sortie aux États-Unis
  5. 201236e place du sondage décennal de Sight and Sound, selon le BFI
  6. 2014Restauration à la CINEMATEK à partir du négatif original
  7. 5 octobre 2015Mort de Chantal Akerman à Paris
  8. 1er décembre 2022Première place du sondage des critiques de Sight and Sound

Comment le film aborde-t-il la prostitution domestique ?

Le film aborde la prostitution comme une composante de l'économie domestique, filmée avec la même distance que la cuisine ou le ménage, et non comme un sujet de scandale [2][7]. Wikipédia résume la situation en une phrase : veuve et mère d'un lycéen, Jeanne arrondit ses fins de mois en recevant des hommes chez elle [7]. Laura Mulvey, théoricienne du cinéma, la décrit comme une femme au foyer, une mère et une prostituée à temps partiel [2].

Le film ne commente pas ces rendez-vous. Il les place dans la même série que les repas, la vaisselle ou les courses, ce qui leur donne la même banalité apparente [2]. Akerman expliquait avoir voulu donner une existence à l'écran à des gestes habituellement dévalorisés, ceux du travail domestique [2].

Cette mise à plat a fondé la lecture féministe du film. Celui-ci est largement présenté comme une œuvre féministe, et Mulvey y voit un film d'avant-garde qui fait du travail domestique la matière même du cinéma [2][6]. La sexualité tarifée n'y est ni romancée ni condamnée : elle s'inscrit dans un emploi du temps, au même titre que les autres activités de la journée.

Le meurtre final a suscité des interprétations multiples. Mulvey rattache la lecture du film à l'intérêt d'Akerman pour la psychanalyse : les ratés de Jeanne, qui s'accumulent jusqu'au troisième jour, y apparaissent comme des actes manqués [2]. Le cadre juridique belge a depuis beaucoup changé, comme le retrace notre article sur le travail du sexe en Belgique, de la décriminalisation de 2022 au contrat de travail.

Pourquoi sa mise en scène est-elle si singulière ?

La mise en scène est singulière parce qu'elle filme les gestes domestiques en temps réel, en plans longs et fixes, avec une caméra frontale placée à hauteur des yeux de la cinéaste [2]. Une tâche ménagère peut ainsi occuper l'écran le temps exact de son exécution. Akerman expliquait que ces plans fixes permettent au spectateur de toujours savoir où elle se place, elle, la réalisatrice [6].

Le décor devient une partition. Le clignotement d'un néon bleu à la fenêtre et la soupière reviennent comme des motifs, et la moindre variation dans l'ordre des gestes prend sens [2]. Mulvey rapproche le film de Pierrot le fou de Jean-Luc Godard et de Wavelength de Michael Snow, et le relie à ce que l'on appellera plus tard le « slow cinema » [2].

La couleur a fait l'objet d'un soin particulier. Lors de la restauration, Akerman a veillé à ce que la teinte des cheveux et de la peau de Delphine Seyrig reste constante d'un plan à l'autre, même quand les couleurs des intérieurs varient [3]. L'image est signée Babette Mangolte, et le montage Patricia Canino [6][7].

Cette forme a durablement marqué le cinéma. Gus Van Sant a cité le film comme une source de Gerry et d'Elephant, et Wikipédia en français mentionne aussi Last Days ; Todd Haynes et Céline Sciamma figurent parmi les cinéastes qui s'en réclament [6][7].

Comment le film a-t-il été tourné et accueilli en 1975 ?

Le film a été tourné en cinq semaines à Bruxelles, avec un budget d'environ 120 000 dollars provenant d'une aide publique belge [6]. Akerman avait réuni une équipe presque entièrement féminine, expérience dont elle dira plus tard qu'elle n'avait pas si bien fonctionné [6]. La production associe Paradise Films, à Bruxelles, et Unité Trois, en France [7].

L'équipe technique illustre ce choix. Outre la directrice de la photographie Babette Mangolte, le cadre est assuré par Bénédicte Delesalle et Nicole Geoffrey, et Marilyn Watelet figure parmi les assistants à la réalisation [7]. Les producteurs sont Guy Cavagnac, Évelyne Paul et Corinne Jenart, et l'acteur Sami Frey a filmé un making of d'une heure en noir et blanc [7].

La première a lieu le 22 mai 1975 à la Quinzaine des réalisateurs, à Cannes [4][6]. Akerman et Seyrig, assises au fond de la salle, voient des spectateurs partir ; le lendemain, selon la cinéaste, une cinquantaine de personnes invitent le film dans des festivals [2]. Il sort en France le 21 janvier 1976 [6].

La critique se divise dès l'origine. Dans Le Monde, Louis Marcorelles salue le « premier chef-d'œuvre au féminin de l'Histoire du cinéma » [6][7]. D'autres critiques, en revanche, jugent le film ennuyeux, et l'accueil initial est contrasté [6][7]. Le film n'est distribué aux États-Unis qu'en 1983 [6].

Qui était Chantal Akerman ?

Chantal Akerman est une cinéaste belge née à Bruxelles le 6 juin 1950 et morte à Paris le 5 octobre 2015 [5]. Britannica la range dans l'avant-garde et fait de Jeanne Dielman un classique de ce courant [5]. Elle avait 25 ans lors de la présentation du film à Cannes [2].

Son œuvre mêle fiction et documentaire. Parmi ses autres films figurent Je, tu, il, elle (1974), News from Home (1976), Un divan à New York et No Home Movie [2][5]. Une rétrospective londonienne lui a été consacrée de 2013 à 2015 [2].

Ses archives sont conservées en Belgique. La Fondation Chantal Akerman, créée en 2017, travaille avec la CINEMATEK, la Cinémathèque royale de Belgique, où ses archives papier et photographiques sont cataloguées et numérisées [4]. La CINEMATEK conserve aussi les archives de Paradise Films, la société qui a produit Jeanne Dielman [3][7].

Que signifie le classement de Sight and Sound en 2022 ?

Le classement de 2022 fait de Jeanne Dielman le premier film réalisé par une femme à occuper la première place du sondage décennal de la revue Sight and Sound, organisé depuis 1952 par le British Film Institute [1]. Publié le 1er décembre 2022, ce huitième sondage a réuni plus de 1 600 critiques, universitaires, programmateurs et archivistes, contre 846 votants en 2012 [1].

Le film opère une progression spectaculaire. Classé 36e en 2012 selon le BFI, il devance Vertigo d'Alfred Hitchcock, premier en 2012, et Citizen Kane d'Orson Welles, qui avait tenu la tête de 1962 à 2002 [1][2]. Le top 100 compte désormais onze films de réalisatrices, contre deux en 2012 [1]. Dans le sondage distinct des cinéastes, Jeanne Dielman se classe quatrième ex aequo avec Voyage à Tokyo, derrière 2001 : l'Odyssée de l'espace [1].

Le reste du palmarès des critiques mêle classiques et films récents. Derrière Jeanne Dielman, Vertigo et Citizen Kane viennent Voyage à Tokyo, In the Mood for Love, 2001 : l'Odyssée de l'espace, Beau travail, Mulholland Drive, L'Homme à la caméra et Chantons sous la pluie [1]. Quatre films de réalisatrices figurent parmi les vingt premiers, alors que le top 100 de 2012 n'en comptait que deux au total [1].

Les interprétations divergent. Le rédacteur en chef de Sight and Sound, Mike Williams, y voit un film féministe phare et le signe d'une meilleure représentation des réalisatrices [1], tandis que Laura Mulvey parle d'un triomphe pour le cinéma des femmes et d'un changement du goût critique [2]. Le cinéaste Paul Schrader a au contraire dénoncé une réévaluation faussée par l'élargissement du corps électoral, tout en reconnaissant la valeur du film [8].

Le débat a porté sur la méthode plus que sur l'œuvre. Sight and Sound expliquait les changements par l'élargissement des votants et par l'accès facilité aux films grâce au streaming et à la vidéo [8]. Le journaliste Ben Schwartz, dans The Nation, a jugé la polémique excessive et estimé que le classement avait enfin rattrapé un film longtemps sous-estimé [8].

Comment le film est-il conservé et montré aujourd'hui ?

Le film est conservé et restauré en Belgique, par la CINEMATEK, et circule largement en salles comme dans les rétrospectives [3][4]. Sa restauration, réalisée en 2014 à partir du négatif original, a dû corriger une bobine très tachée et une séquence déjà remplacée par un duplicata [3]. Une copie tirée dans les années 1980 a servi de référence pour la couleur et le son [3].

Les projections se sont multipliées. À Bruxelles, Flagey a programmé la version restaurée du 27 septembre au 31 octobre 2020 [3]. En France, une version restaurée est ressortie en avril 2023 et a attiré environ vingt mille spectateurs en quelques mois, selon Wikipédia [7].

L'œuvre d'Akerman reste très présente dans les programmations de 2026. La Fondation annonce notamment des rétrospectives à Tokyo du 2 au 24 octobre 2026 et à la Cinémathèque de Copenhague du 8 octobre au 15 décembre 2026 [4].

Questions fréquentes

Combien de temps dure Jeanne Dielman ?

201 minutes, soit 3 h 21 [3][6]. Cette durée permet de montrer en temps réel de nombreuses tâches domestiques sur trois journées [2].

Jeanne Dielman est-il un film féministe ?

Oui, il est largement considéré comme tel. Sight and Sound le qualifie de film féministe phare, et Laura Mulvey le décrit comme une œuvre d'avant-garde féministe qui fait du travail domestique un sujet de cinéma [1][2]. Akerman disait avoir voulu donner une existence à l'écran à des gestes habituellement dévalorisés [2].

Où se trouve le quai du Commerce à Bruxelles ?

Dans le centre-ville de Bruxelles, dont le code postal est 1000, selon Wikipédia [7]. Le code 1080 du titre correspond à Molenbeek-Saint-Jean, commune voisine [7]. Les sources consultées ne précisent pas où se trouvait l'appartement du tournage.

Qui joue Jeanne Dielman ?

Delphine Seyrig. Elle est entourée de Jan Decorte, qui joue son fils Sylvain, et de Henri Storck, Jacques Doniol-Valcroze et Yves Bical dans les rôles des clients [6][7].

Quel film était premier du classement Sight and Sound avant 2022 ?

Vertigo d'Alfred Hitchcock, premier en 2012 [1]. Auparavant, Citizen Kane d'Orson Welles avait occupé la première place de 1962 à 2002 [2].

Jeanne Dielman a-t-il été restauré ?

Oui, en 2014, par la CINEMATEK à Bruxelles, à partir du négatif original [3]. Chantal Akerman a participé à l'étalonnage de cette version [3].

Quand Chantal Akerman est-elle morte ?

Le 5 octobre 2015, à Paris, à l'âge de 65 ans [5]. Elle était née à Bruxelles le 6 juin 1950 [5].

Sources

  1. bfi.org.uk — https://www.bfi.org.uk/news/revealed-results-2022-sight-sound-greatest-films-all-time-poll
  2. bfi.org.uk — https://www.bfi.org.uk/sight-and-sound/features/greatest-film-all-time-jeanne-dielman-23-quai-du-commerce-1080-bruxelles
  3. chantalakerman.foundation — https://chantalakerman.foundation/the-restored-version-of-jeanne-dielman-23-quai-du-commerce-1080-bruxelles/
  4. chantalakerman.foundation — https://chantalakerman.foundation/
  5. britannica.com — https://www.britannica.com/biography/Chantal-Akerman
  6. en.wikipedia.org — https://en.wikipedia.org/wiki/Jeanne_Dielman,_23_quai_du_Commerce,_1080_Bruxelles
  7. fr.wikipedia.org — https://fr.wikipedia.org/wiki/Jeanne_Dielman,_23,_quai_du_Commerce,_1080_Bruxelles
  8. thenation.com — https://www.thenation.com/article/culture/sight-sounds-wokeness-furor-signifies-little/tnamp/

Information générale, ce n'est pas un conseil juridique ni religieux.

À lire aussi