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Roméo et Juliette au village : l'amour impossible selon Gottfried Keller

Par la rédaction de fornication.infoVérifié le Lecture : 9 min11 sources
Illustration : un médaillon avec des notes de musique, devant le Cervin, entouré de passants d'aujourd'hui
L'essentiel

De quoi parle Roméo et Juliette au village de Gottfried Keller ?

Cette nouvelle du Zurichois Gottfried Keller, parue en 1856 dans le recueil Les Gens de Seldwyla, transpose Roméo et Juliette dans un village. Sali et Vrenchen s'aiment, mais leurs pères se ruinent dans un procès pour un champ. Sans avenir commun possible, les deux jeunes gens se noient ensemble. Keller s'est inspiré d'un fait divers réel.

Sommaire
  1. Que raconte la nouvelle de Keller ?
  2. Pourquoi l'amour de Sali et Vrenchen est-il impossible ?
  3. Quel fait divers a inspiré Keller ?
  4. Que dit la nouvelle du mariage et de l'amour hors mariage ?
  5. Comment Delius en a-t-il fait un opéra ?
  6. Quelle place dans la littérature suisse alémanique ?
  7. Questions fréquentes
  8. Sources

Que raconte la nouvelle de Keller ?

La nouvelle raconte comment la querelle de deux paysans pour un lopin de terre détruit leurs familles et l'amour de leurs enfants. Manz et Marti, voisins près de la petite ville de Seldwyla, labourent leurs champs de part et d'autre d'une parcelle abandonnée, dont l'héritier est inconnu [3][5]. Lorsque les autorités cherchent à en disposer, Manz l'emporte aux enchères ; un litige sur la limite, un petit triangle de terre, déclenche un procès qui les ruine tous les deux [3][5].

Les enfants grandissent dans cette haine. Sali, fils de Manz, et Vrenchen, fille de Marti, jouaient ensemble sur le champ disputé ; devenus jeunes gens, ils se revoient lors d'une bagarre au bord d'un ruisseau et tombent amoureux [3]. Ruiné, Manz est devenu aubergiste à Seldwyla, et Marti vit de la pêche [3].

Le drame bascule lors d'un rendez-vous secret. Surpris par Marti, Sali le frappe d'une pierre ; le père survit, mais perd la raison et doit être interné [5]. Les deux jeunes gens passent alors une dernière journée ensemble : à une fête de village, on les prend pour des fiancés, ils échangent du pain d'épice et des anneaux, puis gagnent une auberge de vagabonds, le « Paradiesgärtlein » [5].

La fin est une noce sans mariage. Les deux amants détachent un bateau chargé de foin, y passent leur nuit de noces et se jettent dans le fleuve ; le lendemain, on retrouve le bateau, puis leurs corps [5]. Cette « noce », comme la nomme la notice allemande de référence, est un mariage que les jeunes gens se donnent à eux-mêmes, faute de pouvoir le recevoir des autres [5].

Repères chronologiques

  1. 3 septembre 1847La Züricher Freitags-Zeitung rapporte la mort de deux jeunes amants d'Altsellerhausen, près de Leipzig
  2. Été 1855Keller rédige la version en prose, après avoir achevé Henri le Vert
  3. 1856La nouvelle paraît à Braunschweig dans le premier ensemble des Gens de Seldwyla
  4. 1861-1876Keller occupe la charge de premier secrétaire d'État du canton de Zurich
  5. 1875Keller arrête la version définitive du texte
  6. 21 février 1907Création de l'opéra de Frederick Delius à la Komische Oper de Berlin
  7. 22 février 1910Première londonienne à Covent Garden, sous la direction de Thomas Beecham
  8. 1941Film suisse de Hans Trommer et Valérien Schmidely, avec Margrit Winter

Pourquoi l'amour de Sali et Vrenchen est-il impossible ?

L'amour de Sali et Vrenchen est impossible parce que tout ce qui permettrait un mariage honorable leur a été retiré : la paix entre les familles, la terre et la réputation. La haine des pères est d'abord une question d'honneur ; le texte parle d'une « wunderliche Ehre », un honneur étrange, que chacun croit défendre [3]. Le procès transforme ce point d'honneur en ruine matérielle.

La violence de Sali contre Marti ajoute un obstacle infranchissable. Après ce geste, le jeune homme porte la responsabilité du malheur du père de Vrenchen, et aucune des deux familles, ruinées par le procès, ne peut offrir un foyer au couple [5]. À la différence de la tragédie de Shakespeare, il n'y a ni prince ni frère Laurent : l'obstacle est la pauvreté et le regard du village.

Le violoneux noir incarne l'autre voie possible. Cet homme sans patrie ressemble à l'ancien propriétaire du champ et en serait l'héritier légitime, mais il n'a pas de certificat de baptême et ne peut faire valoir ses droits [5]. Au Paradiesgärtlein, il propose aux amants de rejoindre sa vie libre, hors des règles, et les clients de l'auberge célèbrent pour rire un faux mariage [5]. Sali et Vrenchen refusent cette existence en marge.

Quel fait divers a inspiré Keller ?

Keller s'est inspiré d'une brève publiée le 3 septembre 1847 dans la Züricher Freitags-Zeitung, un journal conservateur [5]. La notice rapportait qu'à Altsellerhausen, près de Leipzig, un jeune homme de 19 ans et une jeune fille de 17 ans, enfants de familles pauvres en guerre l'une contre l'autre, avaient dansé le 15 août dans une auberge jusqu'à une heure du matin ; on les avait retrouvés morts dans un champ le lendemain, tués par balle [5].

Keller assume ouvertement cette source. Dans le préambule de la nouvelle, il justifie l'emprunt du titre à Shakespeare en affirmant que l'histoire repose « auf einem wirklichen Vorfall », sur un fait réel [3]. Il souligne ainsi que les grandes fables du théâtre resurgissent dans la vie ordinaire.

La genèse fut longue. Selon la notice allemande de référence, Keller, alors âgé de 28 ans, lit la brève début septembre 1847 et note trois semaines plus tard une esquisse dans son « Traumbuch » ; une tentative en vers, en 1848-1849, s'arrête après sept strophes [5]. La version en prose est écrite à l'été 1855, après l'achèvement d'Henri le Vert, et le texte définitif date de 1875 [5].

Keller transforme plusieurs éléments du fait divers. Il remplace la mort par balle par une noyade volontaire, transporte l'action en Suisse et donne à la haine des familles la forme d'une querelle pour un champ, tout en gardant le milieu social pauvre des amants [5]. Le passage du pistolet à l'eau donne au dénouement une dimension presque rituelle.

Que dit la nouvelle du mariage et de l'amour hors mariage ?

La nouvelle montre deux jeunes gens qui veulent un mariage honnête et refusent un amour vécu hors des règles. Selon les interprétations résumées par l'encyclopédie en ligne allemande, Sali et Vrenchen ne pensent pouvoir être heureux que dans un mariage reconnu, et ne considèrent pas leur amour comme complet sans la bénédiction du clergé [5]. Leur suicide est le prix de cette exigence.

La nuit sur le bateau de foin a pourtant choqué une partie des lecteurs. Cette nuit de noces sans mariage, sur une embarcation dérobée, a été perçue comme inconvenante [5]. Certains critiques estiment que la nouvelle rejette au fond la notion de moralité attachée aux règles bourgeoises [5]. Keller termine d'ailleurs sur une note ironique : une prétendue voix de presse y dénonce la « démoralisation » et l'« ensauvagement des passions » [5].

Le contexte suisse éclaire ce dilemme. Du XVIIe au début du XXe siècle, l'« inaptitude sociale au mariage » permettait d'écarter du mariage des personnes jugées indésirables, notamment faute de ressources ou pour mauvaises mœurs [10]. Plusieurs législations protestantes alémaniques, dont celles de Zurich et de Berne, prévoyaient un examen des futurs époux par le pasteur ou le consistoire [10]. Le Dictionnaire historique de la Suisse note que ces politiques dissuasives culminent vers le milieu du XIXe siècle, précisément l'époque où Keller écrit [11].

Ces règles ont été démantelées au moment même où paraissait le cycle complet. La Constitution fédérale de 1874 a aboli la plupart des empêchements au mariage [10], et la loi fédérale de la même année a imposé le mariage civil et unifié les règles [11]. Pour l'histoire de ces interdits, voir notre fiche sur l'interdiction du concubinage dans les cantons suisses.

Comment Delius en a-t-il fait un opéra ?

Frederick Delius a tiré de la nouvelle un opéra en anglais, A Village Romeo and Juliet, le quatrième de ses six opéras [7]. Le livret est signé par le compositeur et sa femme, Jelka Rosen [7]. Selon la notice du Los Angeles Philharmonic, Delius compose l'œuvre en 1900 et 1901, après avoir écarté des livrets proposés par d'autres [8].

L'opéra est créé le 21 février 1907 à la Komische Oper de Berlin, sous le titre allemand Romeo und Julia auf dem Dorfe, sous la direction de Fritz Cassirer [7]. Londres le découvre le 22 février 1910 au Royal Opera House de Covent Garden, sous la baguette de Thomas Beecham [7]. Les États-Unis attendent 1972 pour la première américaine, à Washington [7].

La page la plus célèbre est un interlude orchestral. The Walk to the Paradise Garden, joué entre les scènes 5 et 6, a été ajouté en 1906, peu avant la création, pour couvrir un long changement de décor entre la foire et l'auberge [7][8]. Il est souvent joué seul en concert et a été enregistré de nombreuses fois [7]. Dans l'opéra, les amants meurent en sabordant la barque de foin après un duo d'amour, à la manière du Liebestod de Tristan et Isolde [8].

L'œuvre a été enregistrée par Thomas Beecham entre 1946 et 1952, puis notamment par Charles Mackerras en 1989 [7]. Cet enregistrement sert de bande sonore au film tchèque de Petr Weigl, Romeo a Julie na vsi, en 1992 [7].

Quelle place dans la littérature suisse alémanique ?

La nouvelle est un classique de la littérature suisse alémanique, dû à Gottfried Keller, que Britannica tient pour le plus grand prosateur suisse alémanique du réalisme poétique [2]. Elle figure parmi les lectures scolaires de l'espace germanophone, où de nombreuses éditions commentées lui sont consacrées [5].

Keller, né à Zurich le 19 juillet 1819 et mort dans la même ville le 15 juillet 1890 [1], a d'abord voulu être peintre. Après des études avortées à Munich, il obtient du gouvernement zurichois une aide pour étudier à Heidelberg de 1848 à 1850, où Ludwig Feuerbach l'influence fortement, puis vit à Berlin jusqu'en 1855 [1][2]. Il écrit Henri le Vert, roman d'apprentissage, et le premier volume des Gens de Seldwyla [1].

Le recueil réunit d'abord cinq nouvelles en 1856, dont Roméo et Juliette au village, publiées à Braunschweig [4][6]. Les dix nouvelles du cycle complet paraissent ensemble de 1873 à 1875 [6]. Dans sa préface, Keller décrit Seldwyla comme une petite ville suisse dont la commune est riche mais dont les habitants vivent à crédit, et présente ses histoires comme des exceptions qui n'auraient pu arriver qu'à Seldwyla [3].

Keller a aussi servi l'État. Élu premier secrétaire d'État du canton de Zurich à l'automne 1861, il occupe cette charge jusqu'en 1876, ce qui lui laisse peu de temps pour écrire [1][2][9]. Il lègue ses papiers à la bibliothèque de la ville ; son fonds est aujourd'hui conservé à la Zentralbibliothek de Zurich [9], et une édition historico-critique en 32 volumes est en cours depuis 1996 [1].

La nouvelle a été plusieurs fois portée à l'écran. Le film suisse de Hans Trommer et Valérien Schmidely, avec Margrit Winter, date de 1941 ; une adaptation allemande, Jugendliebe, tournée en 1943-1944, fut bloquée par la censure nazie et ne sortit qu'en 1947 [5]. Comme La Nouvelle Héloïse de Rousseau, autre grand récit suisse d'amour contrarié, elle fait de la pression sociale le véritable adversaire des amants : voir notre fiche sur La Nouvelle Héloïse.

Questions fréquentes

Dans quel recueil se trouve Roméo et Juliette au village ?

Roméo et Juliette au village fait partie du recueil Les Gens de Seldwyla (Die Leute von Seldwyla). Elle figure parmi les cinq premières nouvelles, publiées en 1856 à Braunschweig. Le cycle complet de dix nouvelles a paru de 1873 à 1875.

Comment se termine la nouvelle ?

Sali et Vrenchen se noient ensemble dans le fleuve. Après une dernière journée passée comme des fiancés, ils détachent un bateau chargé de foin, y passent leur nuit de noces, puis se jettent à l'eau. On retrouve le bateau le lendemain, puis leurs corps.

Qu'est-ce que The Walk to the Paradise Garden ?

The Walk to the Paradise Garden est l'interlude orchestral de l'opéra de Frederick Delius tiré de la nouvelle. Ajouté en 1906 pour couvrir un changement de décor, il se joue entre les scènes 5 et 6 et il est souvent donné seul en concert.

Qui est le violoneux noir ?

Le violoneux noir est un vagabond sans patrie qui serait l'héritier légitime du champ disputé. Faute de certificat de baptême, il ne peut faire valoir ses droits. Il propose à Sali et Vrenchen de partager sa vie libre, ce qu'ils refusent.

La nouvelle a-t-elle été adaptée au cinéma ?

Oui, la nouvelle a été adaptée plusieurs fois. Le film suisse de Hans Trommer et Valérien Schmidely date de 1941, et la RDA en a tiré un film en 1983. Petr Weigl a aussi filmé l'opéra de Delius en 1992.

Où se trouve Seldwyla ?

Seldwyla n'existe pas : c'est une petite ville imaginaire que Keller situe en Suisse. Dans sa préface, il la décrit comme une cité dont la commune est riche mais dont les habitants vivent à crédit. Les nouvelles du recueil se déroulent dans cette ville ou dans ses environs.

Quand Gottfried Keller a-t-il vécu ?

Gottfried Keller est né à Zurich le 19 juillet 1819 et y est mort le 15 juillet 1890. Il a été premier secrétaire d'État du canton de Zurich de 1861 à 1876. Ses principales œuvres sont Henri le Vert, Les Gens de Seldwyla et les Nouvelles zurichoises.

Sources

  1. hls-dhs-dss.ch — https://hls-dhs-dss.ch/de/articles/012024/2012-05-31/
  2. britannica.com — https://www.britannica.com/biography/Gottfried-Keller
  3. wwwhomes.uni-bielefeld.de — https://wwwhomes.uni-bielefeld.de/bseiler/Novellen/05kell1/druck/keller1.pdf
  4. busoni-nachlass.org — https://busoni-nachlass.org/en/Works/E0400413.html
  5. de.wikipedia.org — https://de.wikipedia.org/wiki/Romeo_und_Julia_auf_dem_Dorfe
  6. en.wikipedia.org — https://en.wikipedia.org/wiki/Seldwyla_Folks
  7. en.wikipedia.org — https://en.wikipedia.org/wiki/A_Village_Romeo_and_Juliet
  8. hollywoodbowl.com — https://www.hollywoodbowl.com/musicdb/pieces/4204/the-walk-to-the-paradise-garden
  9. zuerich.com — https://www.zuerich.com/de/gottfried-keller
  10. hls-dhs-dss.ch — https://hls-dhs-dss.ch/fr/articles/016109/2008-08-11/
  11. hls-dhs-dss.ch — https://hls-dhs-dss.ch/fr/articles/007975/2013-10-03/

Information générale, ce n'est pas un conseil juridique ni religieux.

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