Aline de Ramuz : le prix d'une grossesse hors mariage au village

De quoi parle le roman Aline de Ramuz ?
Aline, premier roman de Charles-Ferdinand Ramuz publié en 1905, raconte l'histoire d'une jeune fille modeste d'un village suisse, séduite par Julien, fils d'une famille plus aisée. Enceinte, elle est repoussée par lui et rejetée par la communauté protestante du village. Le récit montre la violence sociale qui frappait alors une grossesse hors mariage.
Sommaire
- Que raconte Aline ?
- Comment le village réagit-il à la grossesse d'Aline ?
- Que dit le roman de la morale protestante rurale ?
- Dans quel contexte suisse le roman s'inscrit-il ?
- Quelle place Aline occupe-t-elle dans l'œuvre de Ramuz ?
- Comment le roman a-t-il été réédité et adapté ?
- Questions fréquentes
- Sources
Que raconte Aline ?
Aline raconte la chute d'une jeune villageoise séduite, abandonnée puis exclue après une grossesse hors mariage. L'héroïne, fille d'une famille modeste élevée par sa mère dans un village suisse, s'éprend de Julien, issu d'une famille plus aisée [2]. Julien, que les présentations du livre nomment Julien Damon, est un garçon inconstant qui finit par se détacher d'elle [2].
Le drame se noue autour de l'annonce de la grossesse. Quand Aline lui apprend qu'elle attend un enfant, Julien la repousse [2]. Elle sombre alors dans la dépression, pendant que le village la tient à l'écart [2]. La sanction n'a rien de judiciaire : elle est sociale et passe par l'isolement de la jeune fille.
La fin est tragique. Après la naissance, Aline tue son enfant ; apprenant ensuite les fiançailles de Julien avec une autre jeune fille, elle met fin à ses jours [2]. L'encyclopédie Larousse décrit un récit sobre et linéaire, et le qualifie de « petit chef-d'œuvre » [4].
Les personnages principaux d'Aline
| Personnage | Situation | Rôle dans le drame |
|---|---|---|
| Aline | Jeune fille d'une famille modeste, élevée par sa mère | Séduite puis abandonnée, elle porte seule le poids de la grossesse |
| La mère d'Aline | Mère qui a élevé Aline | Incarne le foyer modeste dont vient l'héroïne |
| Julien | Fils d'une famille de paysans plus aisée | Se détourne d'Aline quand elle lui annonce sa grossesse |
| La fiancée de Julien | Autre jeune fille, choisie par Julien | L'annonce des fiançailles précède la mort d'Aline |
| Le village | Communauté rurale protestante | Exerce l'ostracisme qui isole Aline |
Comment le village réagit-il à la grossesse d'Aline ?
Le village réagit par l'ostracisme : Aline n'est ni jugée ni punie officiellement, elle est mise à l'écart. La notice consacrée au roman parle de l'ostracisme de la société protestante du village [2]. Cette exclusion frappe la jeune fille, et non le jeune homme, qui peut se fiancer ailleurs.
L'asymétrie entre les deux personnages est le cœur du livre. Julien appartient à une famille de paysans plus aisés, Aline à un foyer pauvre [2]. La grossesse révèle cet écart : pour lui, la relation reste une aventure sans conséquence, pour elle elle devient une faute visible, inscrite dans son corps et connue de tous. Le roman montre ainsi que la réprobation des relations hors mariage pesait inégalement selon le sexe et la fortune.
Larousse note que le récit, tout en restant une histoire d'amour tragique, laisse entendre une critique sociale [4]. C'est ce sous-entendu, plus qu'un discours explicite, qui donne au roman sa portée : la communauté n'a pas besoin de tribunal pour faire payer à une jeune femme une relation hors mariage.
Que dit le roman de la morale protestante rurale ?
Le roman montre une morale rurale protestante où la réputation compte davantage que la compassion. Ramuz, lui-même protestant et originaire de Sullens, dans le canton de Vaud [1], connaissait ce monde de l'intérieur. Fils d'un commerçant lausannois, il était aussi petit-fils de paysans et de vignerons, ce qui explique sa familiarité avec la vie des villages [1][4].
Le livre ne se présente pas comme un pamphlet contre la religion. La notice qui lui est consacrée attribue l'exclusion d'Aline à la « société protestante du village » [2] : la religion y apparaît moins comme une doctrine que comme le cadre d'une communauté attachée à la réputation de chacun. On peut lire la fin du récit comme l'intériorisation de cette honte par l'héroïne, qui la retourne contre elle-même et contre son enfant.
La critique a rapproché le roman d'autres récits européens sur l'humiliation des femmes pauvres. Dans un volume consacré à Ramuz et la forme brève, Angela Calaprice compare Aline à Nedda, de l'Italien Giovanni Verga, sous l'angle de l'humiliation et de la révolte, et suggère une possible influence italienne [10]. Ce rapprochement place Aline dans une lignée réaliste européenne, plutôt que dans une tradition strictement suisse.
On peut lire le roman à la lumière d'autres œuvres suisses qui font d'une grossesse hors mariage le point de départ d'un drame. Cinquante ans plus tard, Friedrich Dürrenmatt bâtira toute une pièce sur une jeune fille abandonnée enceinte : voir notre fiche sur La Visite de la vieille dame.
Dans quel contexte suisse le roman s'inscrit-il ?
Le roman paraît dans une Suisse où la vie de couple hors mariage restait marginale : selon le Dictionnaire historique de la Suisse, la cohabitation sans mariage ne devient courante qu'à partir de la fin des années 1960 [9]. Au XIXe siècle, selon le même dictionnaire, des contraintes économiques et institutionnelles poussaient souvent les couples à différer ou à renoncer au mariage [9].
Plusieurs cantons protestants, comme Argovie, Berne ou Zurich, ont longtemps mené une politique dissuasive à l'égard des personnes susceptibles de tomber à la charge publique [9]. Certains exigeaient une fortune minimale, et les assistés, les faillis ou les personnes de mauvaise réputation pouvaient se voir refuser le mariage ; cette politique culmine vers le milieu du XIXe siècle [9]. La fortune pesait donc lourd dans le choix d'un conjoint, et le roman de Ramuz, où l'écart de condition sépare les deux jeunes gens, fait écho à ce contexte.
Les écarts entre cantons étaient importants. Entre 1851 et 1860, Glaris, qui pratiquait le mariage forcé, comptait 1,8 % d'enfants illégitimes, contre 12,4 % à Lucerne, où les mariages étaient plus souvent interdits [9]. Ces chiffres montrent que la naissance hors mariage était un fait social réel, que chaque communauté traitait à sa façon. Sur le sort des mères non mariées et de leurs enfants au XXe siècle, voir notre fiche sur les enfants placés en Suisse.
Quelle place Aline occupe-t-elle dans l'œuvre de Ramuz ?
Aline est le premier roman publié de Ramuz et l'ouverture d'une œuvre qui fera de lui le grand écrivain de la Suisse romande. Né à Lausanne le 24 septembre 1878, Ramuz étudie les lettres à l'Université de Lausanne de 1897 à 1900 [1]. Il écrit un premier roman à Paris durant l'hiver 1900-1901, mais ne le publie pas [1].
Le livre paraît en 1905, deux ans après le recueil de poèmes Le Petit Village, qui avait connu un succès [1]. L'édition originale porte les noms de la Librairie académique Didier, Perrin et Cie et de Payot [2]. De 1904 à 1914, Ramuz vit à Paris tout en restant actif dans la vie littéraire romande, et il cofonde la revue La Voile latine [1].
Aline appartient à la première manière de Ramuz. Selon le Dictionnaire historique de la Suisse, il débute sous l'influence de Flaubert et de Maupassant avant de développer un roman poétique, avec un narrateur proche du coryphée de la tragédie antique et une langue qui imite le rythme de la parole [1]. Les romans suivants, Les Circonstances de la vie (1907), retenu pour le Goncourt, puis Aimé Pache, peintre vaudois (1911) et Vie de Samuel Belet (1913), prolongent cette veine réaliste [1].
La suite de l'œuvre change d'échelle. Ramuz écrit le texte de l'Histoire du soldat avec Igor Stravinski (1918), puis La Grande Peur dans la montagne (1926) et Derborence (1934) [1]. Il reçoit le prix romand en 1930 et le grand prix Schiller en 1936 [1], et sa candidature au prix Nobel est proposée en 1943 et 1944 [3]. Il meurt à Lausanne le 23 mai 1947 [1].
La consécration parisienne arrive au milieu des années 1920. Selon le Dictionnaire historique de la Suisse, Ramuz est reconnu à Paris en 1924 grâce à Henry Poulaille et à l'éditeur Bernard Grasset, avec l'appui d'écrivains comme Claudel, Cocteau, Gide ou Céline [1]. C'est chez ce même éditeur que paraît la nouvelle édition d'Aline en 1927 [7]. En Suisse, l'éditeur lausannois Henry-Louis Mermod, qui le soutient comme mécène, publie ses Œuvres complètes à partir de 1940 [1]. Le roman de 1905 se trouve ainsi relu à la lumière d'une œuvre devenue majeure.
Comment le roman a-t-il été réédité et adapté ?
Aline a été réédité tout au long du XXe siècle, puis adapté au cinéma en 1967 par François Weyergans. Du vivant de l'auteur, une édition intitulée Aline. Histoire paraît chez Grasset en 1927 [7]. Un exemplaire de cette édition, dédicacé par Ramuz à Frieda Baumgartner, « un souvenir d'un séjour à Muzot », et daté d'août 1928, est conservé aux Archives littéraires suisses, dans le fonds Rilke [7].
Le roman est aujourd'hui accessible dans plusieurs éditions. Il figure dans les romans de Ramuz publiés en deux volumes dans la Bibliothèque de la Pléiade en 2005, avec une notice de Daniel Maggetti [2][3]. Les éditions Plaisir de lire l'ont repris en 2007, et les éditions de l'Aire, à Vevey, en 2018, avec une préface de Cédric Pignat [2]. Il a aussi été traduit dans plusieurs langues, dont le wallon, par Willy Bal [2].
Le film de François Weyergans est sorti en 1967 [5]. Il s'agit d'une coproduction entre la France, la Suisse et la Belgique, d'une durée de 75 minutes, produite notamment par la Radio-Télévision belge francophone, avec une musique de Jean-Sébastien Bach [5]. C'est le premier long métrage de Weyergans, ancien assistant de Robert Bresson ; la plateforme belge Sabzian souligne l'influence de Dreyer et surtout de Bresson, ainsi que le recours à des acteurs non professionnels [6]. Weyergans deviendra ensuite romancier, prix Goncourt en 2005 et membre de l'Académie française [6].
Depuis 2018, l'œuvre de Ramuz est libre de droits en Suisse. En février 2018, un sujet relayé par la plateforme Avis d'expert-e-s, associée à la RTS, expliquait que les 22 romans de Ramuz, mort un peu plus de soixante-dix ans plus tôt, étaient désormais libres de droits, et qu'une association de bénévoles les numérisait [8]. Le grand projet d'Œuvres complètes chez Slatkine, lancé en 2001, compte 29 volumes [3]. Ramuz figurait aussi sur le billet de 200 francs suisses, en circulation de 1997 à 2018 [3].
Questions fréquentes
Comment se termine Aline de Ramuz ?
Aline se termine par la mort de l'héroïne et de son enfant. Rejetée par Julien et isolée par le village, Aline tue son nouveau-né ; apprenant ensuite les fiançailles de Julien avec une autre jeune fille, elle met fin à ses jours. Ramuz raconte ce dénouement dans un style sobre et linéaire.
Qui est Julien dans Aline ?
Julien est le jeune homme qui séduit Aline, fils d'une famille de paysans plus aisée que la sienne. Inconstant, il se détache d'elle et la repousse lorsqu'elle lui annonce sa grossesse. Il se fiance ensuite avec une autre jeune fille, ce qui précipite la fin du roman.
Aline a-t-il été adapté au cinéma ?
Oui, François Weyergans a adapté Aline au cinéma en 1967. Le film, coproduit par la France, la Suisse et la Belgique, dure 75 minutes et utilise une musique de Bach. C'était le premier long métrage de Weyergans, futur prix Goncourt.
Quand Aline a-t-il été publié ?
Aline a été publié en 1905. C'est le premier roman publié par Charles-Ferdinand Ramuz, deux ans après son recueil de poèmes Le Petit Village. Une nouvelle édition, intitulée Aline. Histoire, a paru chez Grasset en 1927.
Aline est-il dans le domaine public ?
Oui, en Suisse, Aline est libre de droits depuis 2018. Ramuz est mort le 23 mai 1947, et la protection du droit d'auteur suisse dure soixante-dix ans après la mort de l'auteur. Ses 22 romans ont ainsi pu être numérisés et réédités librement.
Pourquoi Ramuz compte-t-il autant en Suisse romande ?
Ramuz est considéré comme l'un des plus grands écrivains de la Suisse romande du XXe siècle. Il a inventé une langue romanesque proche de la parole, raconté le monde rural vaudois et valaisan et écrit avec Stravinski l'Histoire du soldat. Son portrait a figuré sur le billet de 200 francs de 1997 à 2018.
Sources
- hls-dhs-dss.ch — https://hls-dhs-dss.ch/fr/articles/016054/2012-04-26/
- fr.wikipedia.org — https://fr.wikipedia.org/wiki/Aline_(Ramuz)
- fr.wikipedia.org — https://fr.wikipedia.org/wiki/Charles-Ferdinand_Ramuz
- larousse.fr — https://www.larousse.fr/encyclopedie/litterature/Charles_Ferdinand_Ramuz/176346
- fr.wikipedia.org — https://fr.wikipedia.org/wiki/Aline_(film,_1967)
- sabzian.be — https://sabzian.be/news/fran%C3%A7ois-weyergans-1941-2019
- helveticarchives.admin.ch — https://www.helveticarchives.admin.ch/detail.aspx?ID=214908
- avisdexperts.ch — https://www.avisdexperts.ch/en/intervention/volunteer-association-digitizes-works-ramuz
- hls-dhs-dss.ch — https://hls-dhs-dss.ch/fr/articles/007975/2013-10-03/
- fabula.org — https://www.fabula.org/revue/document461.php
Information générale, ce n'est pas un conseil juridique ni religieux.


