L'ultramontanisme et l'encadrement des mœurs au Québec

Qu'est-ce que l'ultramontanisme au Québec ?
L'ultramontanisme est un courant catholique qui défend l'autorité du pape et la prééminence de l'Église sur la vie publique. Implanté au Québec dans les années 1820, porté par Mgr Ignace Bourget, il influence l'enseignement, la doctrine sociale et les directives des évêques jusqu'aux années 1950, avant que la Révolution tranquille et Vatican II n'y mettent fin.
Sommaire
- D'où vient l'ultramontanisme ?
- Quel rôle ont joué Mgr Lartigue et Mgr Bourget ?
- Qu'ont été l'affaire Guibord et le Programme catholique ?
- Comment l'Église a-t-elle encadré l'école, la famille et les mœurs ?
- Quel lien avec le gouvernement Duplessis ?
- Comment ce courant a-t-il pris fin ?
- Questions fréquentes
- Sources
D'où vient l'ultramontanisme ?
L'ultramontanisme vient d'Europe, et surtout de France, où il désigne depuis le Moyen Âge les partisans de l'autorité suprême du pape sur les Églises locales. Le mot signifie « au-delà des montagnes », c'est-à-dire au-delà des Alpes, du côté de Rome [1]. Selon l'Encyclopédie canadienne, le courant progresse fortement après la Révolution française, s'oppose à la séparation de l'Église et de l'État comme au libéralisme moderne, et se reconnaît à partir de 1870 dans le dogme de l'infaillibilité pontificale [1].
Il s'oppose au gallicanisme, qui défendait une certaine autonomie des Églises nationales. Au Canada, il s'implante dans les années 1820 au séminaire de Saint-Hyacinthe, sous l'influence de l'abbé français Félicité de Lamennais [1].
L'ultramontanisme ne se limite pas à une question de hiérarchie ecclésiastique. Il porte un projet de société : il inspire un nationalisme canadien-français qui vise une société autosuffisante dominée par l'Église, et nourrit les tendances traditionalistes et conservatrices [1]. C'est ce projet qui en fait un acteur majeur de l'histoire des mœurs au Québec.
Repères chronologiques
- Années 1820Les idées ultramontaines s'implantent au séminaire de Saint-Hyacinthe, sous l'influence de Félicité de Lamennais.
- 1840Mgr Ignace Bourget succède à Mgr Lartigue à la tête du diocèse de Montréal.
- 1869Rome condamne l'Annuaire de l'Institut canadien ; mort de Joseph Guibord, privé de sépulture religieuse.
- 1871Publication du Programme catholique, manifeste électoral ultramontain.
- 1875Inhumation de Guibord sur ordre du Conseil privé de Londres ; Mgr Bourget frappe la tombe d'interdit.
- 1940Les Québécoises obtiennent le droit de vote malgré l'opposition d'une partie du clergé.
- 1964Création du ministère de l'Éducation, qui retire à l'Église la direction du système scolaire.
Quel rôle ont joué Mgr Lartigue et Mgr Bourget ?
Mgr Jean-Jacques Lartigue a porté l'ultramontanisme à Montréal, et son successeur Mgr Ignace Bourget en a fait la doctrine dominante du catholicisme québécois. Lartigue, premier évêque catholique de Montréal, combat le gallicanisme et défend la liberté de l'Église et sa primauté en éducation [1]. Il devient évêque de Montréal en titre en 1836 [2].
Né le 30 octobre 1799 à Lauzon, Ignace Bourget est d'abord le secrétaire de Lartigue, à partir de 1821 [3]. Nommé coadjuteur en 1837, il lui succède à la tête du diocèse le 19 avril 1840 [3]. L'Encyclopédie canadienne lui attribue le triomphe des idées ultramontaines en théologie, en éducation et dans les rapports entre l'Église et l'État [1].
Son action se lit d'abord dans les institutions. Il fonde en décembre 1840 le journal Mélanges religieux, puis part recruter en Europe : arrivent les oblats en décembre 1841, les jésuites en mai 1842, les religieuses du Sacré-Cœur la même année et celles du Bon-Pasteur d'Angers en juin 1844 [3]. Il fonde aussi les Annales de la tempérance en 1853, introduit les prières des Quarante-Heures en 1857 et impose le col romain au clergé en 1858 [3].
Le combat politique suit. En janvier 1849, Bourget publie une lettre pastorale contre le journal L'Avenir et les partisans de Louis-Joseph Papineau ; en 1858, trois lettres pastorales visent l'Institut canadien, foyer des libéraux montréalais, dont 138 membres démissionnent en avril pour fonder l'Institut canadien-français [3]. Le 25 juillet 1871, une circulaire au clergé fait de saint Alphonse de Liguori le guide de la théologie morale du diocèse [3].
Qu'ont été l'affaire Guibord et le Programme catholique ?
L'affaire Guibord et le Programme catholique sont deux épisodes majeurs où l'ultramontanisme a cherché à imposer l'autorité de l'Église à la société civile. Le 7 juillet 1869, l'Inquisition romaine condamne l'Annuaire de l'Institut canadien pour 1868 et le met à l'Index ; le 16 juillet, Mgr Bourget interdit aux catholiques d'appartenir à l'Institut ou de lire l'Annuaire [4]. Le typographe Joseph Guibord, membre de l'Institut, meurt subitement le 18 novembre 1869 : le grand vicaire lui refuse la cérémonie religieuse et l'inhumation en terre bénite [4].
Sa veuve, Henriette Brown, poursuit la fabrique de Notre-Dame avec l'appui de l'Institut. Le 21 novembre 1874, le Comité judiciaire du Conseil privé de Londres ordonne l'inhumation au cimetière Notre-Dame-des-Neiges, qui a lieu le 16 novembre 1875 [4]. Le lendemain, Mgr Bourget déclare le lieu de sépulture « interdit et séparé du reste du cimetière » [4].
L'affaire divise les ultramontains eux-mêmes. Une aile intransigeante, conduite par Bourget puis par Mgr Louis-François Laflèche, veut appliquer sans délai les principes ultramontains ; des modérés comme Joseph-Sabin Raymond préfèrent le compromis et sont traités de libéraux par leurs adversaires [1]. En 1871, des journalistes et des politiciens conservateurs proposent le Programme catholique, un manifeste électoral destiné à garantir la suprématie de l'Église dans la vie politique ; la croisade antilibérale qui suit aboutit en 1882 au groupe des « Castors » [1].
Laflèche, évêque de Trois-Rivières de 1870 à sa mort en 1898, soutient les ultramontains au premier concile du Vatican [5]. Les interventions du clergé dans les campagnes électorales provoquent des procès : en 1876, des résultats sont annulés dans deux circonscriptions pour abus d'influence cléricale, et l'épiscopat publie en mars 1877 une déclaration sur ces procès pour « influence spirituelle indue » [2][5].
Comment l'Église a-t-elle encadré l'école, la famille et les mœurs ?
L'Église a encadré l'école, la famille et les mœurs par ses institutions, son personnel et ses directives morales, dont l'inspiration ultramontaine se prolonge jusqu'aux années 1950. L'Encyclopédie canadienne note que la pensée ultramontaine domine l'enseignement des petits et grands séminaires et structure la doctrine sociale de l'Église et de nombreuses directives épiscopales, de la seconde moitié du XIXe siècle aux années 1950 [1]. Le clergé passe de 2 091 prêtres en 1890 à 3 263 en 1920 et à environ 5 000 en 1940 [2].
L'école est le premier levier. Entre 1900 et 1950 environ, l'Église contrôle l'éducation et près de 45 % du clergé exerce hors des paroisses [2]. Avant la commission Parent, l'enseignement est en majorité assuré par des religieux, et les comités catholique et protestant du Conseil de l'instruction publique détiennent une autorité exclusive sur les programmes et le personnel des écoles primaires [6].
La famille relève d'un droit civil marqué par la culture catholique. Le Code civil du Bas-Canada, adopté en 1866, reste longtemps presque inchangé, en partie parce qu'il passe pour le reflet de « la culture catholique et francophone » [7]. Dans le diocèse de Montréal, la théologie morale de saint Alphonse de Liguori sert de référence au clergé à partir de 1871 [3]. Le sort réservé aux enfants nés hors mariage dans ce système d'institutions religieuses est évoqué dans notre article sur les orphelins de Duplessis.
Le rôle des femmes dans la vie publique illustre cet encadrement. Entre 1922 et 1940, un projet de loi accordant le droit de vote aux Québécoises est présenté treize fois et rejeté chaque fois ; L'Action catholique, journal de l'archidiocèse de Québec, fait campagne contre le projet de 1940 [8]. Selon la fiche pédagogique de l'Assemblée nationale, le premier ministre Adélard Godbout aurait menacé de démissionner si le clergé maintenait son opposition ; la loi est sanctionnée le 25 avril 1940 [8].
Quel lien avec le gouvernement Duplessis ?
Les gouvernements de Maurice Duplessis ont entretenu des liens étroits avec l'Église, et l'Encyclopédie canadienne estime que l'ultramontanisme a fortement marqué ces années [1]. Dès 1936, le clergé appuie l'Union nationale, dont le programme s'inspire de l'enseignement pontifical, même si l'Église traite aussi avec des candidats d'autres partis [9]. Duplessis gouverne de 1936 à 1939 puis de 1944 à sa mort en 1959, période que l'on a appelée la « Grande Noirceur » [9].
Cette image est aujourd'hui nuancée par les historiens. Les dépenses d'éducation passent de 4,6 millions à 181 millions de dollars entre 1944 et 1959, et environ 4 000 écoles sont construites ; Martin Meunier parle d'une modernisation lente mais réelle, et certains voient dans le mythe de la Grande Noirceur une construction destinée à légitimer la Révolution tranquille [9]. L'Église reste pourtant omniprésente : en 1951, on compte un religieux pour 90 catholiques au Québec [10].
La critique vient de l'intérieur même de la société canadienne-française. Le 9 août 1948, le manifeste Refus global, rédigé principalement par le peintre Paul-Émile Borduas et signé par seize artistes, conteste les valeurs traditionnelles du Québec ; il lance notamment « Au diable le goupillon et la tuque ! » [11]. Borduas perd son poste d'enseignant à l'École du meuble, et plus d'une centaine d'articles condamnent le texte avant janvier 1949 [11]. Notre article sur Refus global et la morale revient sur cet épisode, et 1960 voit paraître Les Insolences du frère Untel [9].
Comment ce courant a-t-il pris fin ?
L'ultramontanisme a perdu son influence sur les institutions québécoises avec la Révolution tranquille et le concile Vatican II, selon l'Encyclopédie canadienne [1]. Après l'élection du gouvernement libéral de Jean Lesage le 22 juin 1960, l'État crée en 1961 un système d'hôpitaux publics et institue, le 24 mars de la même année, la commission Parent sur l'enseignement [12][6]. Le ministère de l'Éducation qu'elle recommande voit le jour en 1964 [6].
Le concile Vatican II (1962-1965) retire de son côté l'État confessionnel des principes de la doctrine catholique [10], alors que l'ultramontanisme s'opposait à la séparation de l'Église et de l'État [1]. La pratique religieuse chute à la fin des années 1960, puis la déconfessionnalisation se poursuit : les commissions scolaires sont regroupées sur une base linguistique à la fin des années 1990, et la Loi sur la laïcité de l'État, adoptée en juin 2019, proclame que l'État du Québec est laïque [10].
Son héritage se lit surtout dans les institutions fondées par les communautés religieuses, dont l'éducation, la santé et l'aide sociale sont passées à l'État pendant les années 1960 [2]. L'ampleur de la sécularisation qui a suivi est décrite dans notre article sur le déclin du catholicisme au Québec.
Questions fréquentes
Pourquoi parle-t-on d'ultramontanisme ?
Parce que le mot signifie « au-delà des montagnes » : il désigne les catholiques qui regardaient vers Rome, au-delà des Alpes, et défendaient l'autorité suprême du pape sur les Églises locales. Le terme s'opposait au gallicanisme, plus attaché à l'autonomie des Églises nationales. Au Québec, il désigne le courant dominant de l'Église du XIXe siècle aux années 1950.
Qu'est-ce que l'affaire Guibord ?
C'est un conflit juridique et religieux né du refus d'inhumer en terre bénite Joseph Guibord, membre de l'Institut canadien, mort en 1869. Sa veuve a porté l'affaire jusqu'au Conseil privé de Londres, qui a ordonné l'inhumation en 1874. Guibord a été enterré le 16 novembre 1875, et Mgr Bourget a aussitôt frappé sa tombe d'interdit.
L'ultramontanisme existe-t-il encore au Québec ?
Non, pas comme force capable d'orienter les institutions. L'Encyclopédie canadienne estime que la Révolution tranquille et le concile Vatican II ont mis fin à son influence. L'État du Québec se déclare laïque depuis la loi de 2019.
Qu'était le Programme catholique de 1871 ?
C'était un manifeste électoral rédigé par des journalistes et des politiciens conservateurs ultramontains. Il visait à garantir la suprématie de l'Église dans la vie politique et bénéficiait de l'appui de l'aile intransigeante du clergé. Il a ouvert une croisade antilibérale qui a conduit à la formation des Castors en 1882.
Qui étaient les Castors ?
Les Castors étaient un groupe de catholiques ultramontains intransigeants formé en 1882. Ils prolongeaient la croisade antilibérale lancée par le Programme catholique de 1871. Ils appartenaient à l'aile intransigeante, celle de Mgr Bourget et de Mgr Laflèche.
Qu'appelait-on l'influence indue du clergé ?
C'était l'accusation portée contre des membres du clergé soupçonnés de peser abusivement sur le vote des fidèles. En 1876, des résultats électoraux ont été annulés dans deux circonscriptions pour ce motif. L'épiscopat québécois a répondu par une déclaration en mars 1877, et Mgr Laflèche a publié un ouvrage sur la question en 1881.
Sources
- thecanadianencyclopedia.ca — https://www.thecanadianencyclopedia.ca/fr/article/ultramontanisme
- thecanadianencyclopedia.ca — https://www.thecanadianencyclopedia.ca/fr/article/catholicisme
- biographi.ca — http://www.biographi.ca/fr/bio/bourget_ignace_11F.html
- biographi.ca — http://www.biographi.ca/fr/bio/guibord_joseph_9F.html
- biographi.ca — http://www.biographi.ca/fr/bio/lafleche_louis_francois_12F.html
- thecanadianencyclopedia.ca — https://www.thecanadianencyclopedia.ca/fr/article/la-commission-royale-d-enquete-sur-l-enseignement-dans-la-province-de-quebec-commission-parent
- thecanadianencyclopedia.ca — https://www.thecanadianencyclopedia.ca/fr/article/code-civil
- paricilademocratie.com — https://paricilademocratie.com/document/812
- thecanadianencyclopedia.ca — https://www.thecanadianencyclopedia.ca/fr/article/grande-noirceur
- thecanadianencyclopedia.ca — https://thecanadianencyclopedia.ca/fr/article/laicite-au-quebec
- thecanadianencyclopedia.ca — https://www.thecanadianencyclopedia.ca/fr/article/refus-global
- thecanadianencyclopedia.ca — https://www.thecanadianencyclopedia.ca/fr/article/revolution-tranquille
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