Relations hors mariage dans le judaïsme : repères et communautés de Montréal

Le judaïsme interdit-il les relations sexuelles avant le mariage ?
Le judaïsme réserve en principe la sexualité au mariage, mais les sources nuancent : Exode 22 vise l'homme qui séduit une vierge pour laquelle la dot n'a pas été versée, et la tradition rabbinique a interprété ces règles de façons diverses. À Montréal, communauté décrite comme la plus traditionnelle du Canada, les pratiques varient selon les courants.
Sommaire
- Que disent la Torah et la Mishna sur les relations hors mariage ?
- Comment la tradition rabbinique a-t-elle précisé ces règles ?
- Comment les courants juifs interprètent-ils ces règles ?
- Qui sont les communautés juives de Montréal ?
- Quelle place pour le mariage chez les hassidim ?
- Comment les juifs non pratiquants du Québec abordent-ils la question ?
- Questions fréquentes
- Sources
Que disent la Torah et la Mishna sur les relations hors mariage ?
La Torah n'interdit pas la relation entre un homme et une femme non mariés de la même manière qu'elle interdit l'adultère : elle en règle surtout les conséquences [5]. Le texte de référence est Exode 22, versets 15 et 16 dans la numérotation hébraïque (16 et 17 dans les Bibles chrétiennes) : l'homme qui séduit une vierge dont le prix de la fiancée n'a pas été payé doit l'épouser en versant ce prix [1]. Si le père refuse le mariage, le séducteur paie tout de même la somme prévue pour les vierges [1].
La traduction Louis Segond de 1910 rend ce prix par le mot « dot » : le séducteur « paiera sa dot et la prendra pour femme » [2]. Le Deutéronome (22, 28-29) traite d'un cas voisin, celui d'une jeune fille non fiancée prise de force : l'homme verse cinquante sicles d'argent au père, l'épouse et ne pourra jamais la répudier [2]. Dans les deux cas, la compensation est versée au père, signe de l'enjeu familial et économique attaché à la virginité.
La Mishna, premier grand recueil de la loi orale rabbinique, fait du mariage un acte juridique précis, le kiddouchin. Le traité Kiddouchin s'ouvre sur les trois façons dont une femme est « acquise » comme épouse : par une somme d'argent, par un document ou par l'union charnelle, et sur les deux façons dont le lien se dénoue, l'acte de divorce ou la mort du mari [3]. Les écoles de Shammaï et de Hillel y débattent même du montant minimal requis [3].
Courants juifs présents à Montréal et lecture des règles sur la sexualité
| Courant | Repères à Montréal | Lecture des relations hors mariage |
|---|---|---|
| Hassidim et haredim (ultra-orthodoxes) | Outremont, Mile End, Boisbriand (communauté Tash, fondée en 1951) ; environ un cinquième des juifs du Grand Montréal | Sexualité réservée au mariage ; rencontres encadrées par un intermédiaire (shidduch) |
| Orthodoxie (ashkénaze et séfarade) | Shearith Israel (1768), synagogues fondées par les juifs nord-africains dans les années 1950 | Interdit fondé sur la loi rabbinique ; lois de pureté familiale |
| Mouvement conservateur (massorti) | Affiliation majoritaire des juifs canadiens selon l'Encyclopédie canadienne | Mariage comme idéal ; éthique de pudeur, de fidélité et de santé pour les couples non mariés |
| Judaïsme réformé | Temple Emanu-El, parmi les premières congrégations réformées du pays (édifice de 1911) | Mariage comme idéal ; relations non maritales non sanctifiées mais soumises aux mêmes valeurs éthiques |
| Juifs non pratiquants ou laïques | Majorité de la communauté non haredi ; 22 % de couples mixtes à Montréal en 2021 | Choix personnels, proches des usages québécois |
Comment la tradition rabbinique a-t-elle précisé ces règles ?
La tradition rabbinique a durci l'interdit en le rattachant à la sainteté du mariage, tout en laissant subsister des avis plus souples. Maïmonide écrit dans son code, le Michné Torah, qu'avant le don de la Torah, un homme pouvait payer une femme rencontrée au marché et la quitter ; depuis, cette union est interdite au nom du Deutéronome (23, 18 en hébreu), et celui qui a une relation sans kiddouchin encourt la flagellation prévue par la Torah [4]. Le Raavad, dans ses gloses critiques, réserve cette qualification aux prostituées de métier ; les deux s'accordent sur l'interdit et divergent sur sa gravité [4].
D'autres autorités ont été plus indulgentes. Selon le site éducatif My Jewish Learning, Nahmanide, dans l'Espagne médiévale, admettait la relation avec une femme non mariée qui n'était liée à aucun autre homme [5]. La Torah connaît aussi le concubinage (pilegesh) ; la plupart des décisionnaires récents l'ont écarté, mais le rabbin Jacob Emden a proposé au XVIIIe siècle de le rétablir [5].
Un autre élément pèse sur la question : les lois de pureté familiale. L'union est interdite pendant la période menstruelle (niddah) tant que la femme ne s'est pas immergée dans un bain rituel, le mikvé ; comme cette règle vaut aussi pour les couples non mariés, une relation prénuptiale enfreint souvent un précepte de la Torah [5]. En revanche, l'enfant né de deux parents non mariés n'est pas un mamzer, statut réservé aux enfants nés d'unions interdites comme l'adultère [5].
Comment les courants juifs interprètent-ils ces règles ?
Tous les grands courants présentent le mariage comme le cadre idéal de la sexualité, mais ils n'en tirent pas les mêmes conséquences pour les couples non mariés. Le judaïsme orthodoxe maintient la loi rabbinique classique : relations réservées au kiddouchin et respect des lois de pureté familiale [5]. Les communautés ultra-orthodoxes, dont les hassidim, y ajoutent un encadrement très strict des contacts entre hommes et femmes [12].
Le mouvement conservateur, appelé massorti hors d'Amérique du Nord, garde le mariage comme idéal. Le rabbin Elliot Dorff a toutefois proposé une éthique pour les relations non maritales, fondée sur la pudeur, la fidélité, la santé et la sécurité [5]. Le judaïsme réformé partage cette position : selon My Jewish Learning, ni lui ni le mouvement conservateur n'attribuent officiellement la sainteté (kedouchah) aux couples non mariés, mais tous deux invitent à guider ces relations par les mêmes valeurs que le mariage [5].
Des voix plus libérales vont plus loin. Arthur Waskow, figure du Renouveau juif, a suggéré de faciliter l'entrée et la sortie du mariage plutôt que de condamner les unions informelles [5]. Ces débats traversent aussi les synagogues canadiennes, où l'Encyclopédie canadienne recense des congrégations orthodoxes, conservatrices, réformées et reconstructionnistes [6].
Qui sont les communautés juives de Montréal ?
La communauté juive de Montréal est la plus ancienne du Canada et l'Encyclopédie canadienne la décrit comme la plus traditionnelle, par contraste avec celle de Vancouver, la moins stricte [6]. La congrégation Shearith Israel, fondée en 1768 au lendemain de la Conquête, est la première du pays ; sa liturgie séfarade explique la création, en 1846, d'une seconde congrégation ashkénaze, Shaar Hashomayim [7]. Le Temple Emanu-El, dont l'édifice date de 1911, fut l'une des premières congrégations réformées du Canada [7].
D'après les estimations de la Fédération CJA tirées du recensement de 2021, rapportées par The Canadian Jewish News, le Grand Montréal comptait 90 250 juifs, soit 580 de plus qu'en 2011 : c'est la première hausse en une cinquantaine d'années, loin du sommet d'environ 101 000 atteint en 1991 [8]. Ils représentent 2,1 % de la population métropolitaine et 22,3 % des juifs du Canada [8]. À l'échelle nationale, Statistique Canada dénombrait environ 335 000 personnes de religion juive en 2021, soit 0,9 % de la population [9].
La communauté est très diverse. Les séfarades forment 25,6 % des juifs montréalais, une part sans équivalent au pays : beaucoup sont issus de l'immigration nord-africaine des années 1950, qui a fondé ses propres synagogues orthodoxes [8][6]. L'anglais reste la langue maternelle de 53 % des juifs de Montréal, devant le français (22,1 %) et le yiddish (10 %) [8]. Les ultra-orthodoxes, ou haredim, représentent environ un cinquième de la population juive et 52 % des enfants juifs de moins de 15 ans [8].
Quelle place pour le mariage chez les hassidim ?
Chez les hassidim, le mariage est la seule voie admise vers la vie de couple et il se prépare par l'intermédiaire d'un entremetteur. Les communautés hassidiques sont installées à Outremont et dans le Mile End depuis le début des années 1940 [10]. La communauté Tash, fondée à Montréal en 1951 par le rebbe Meshulem Feish Lowy, vit aujourd'hui à Boisbriand, au nord de Montréal [11].
Selon l'ouvrage collectif Les Juifs hassidiques de Montréal, dirigé par Pierre Anctil et Ira Robinson (Presses de l'Université de Montréal, 2019), près de 15 000 personnes suivaient en 2014 une interprétation stricte du judaïsme, réparties en une dizaine de sous-communautés dotées de leurs propres institutions [11]. La taille des ménages et la fécondité y sont supérieures à celles du reste de la population juive, et de jeunes hommes sont souvent recrutés à New York pour fonder un foyer à Montréal [11]. L'âge médian est de 17,6 ans à Outremont et de 14,7 ans dans la communauté Tash de Boisbriand, qui compte plus de 2 400 personnes [8].
Dans ces milieux, le shidduch, l'union arrangée par un entremetteur (shadchan), est pratiquement la seule voie vers le mariage, car les contacts entre hommes et femmes sont très restreints [12]. Le candidat décrit ses attentes religieuses, fournit un dossier sur sa famille et ses études, et l'entremetteur organise les rencontres ; les futurs époux ne communiquent pas directement entre eux pendant la démarche [12]. Les relations avant le mariage n'y ont donc pas de place reconnue ; la chercheuse Jessica Roda a décrit la vie « underground » de ceux qui quittent le groupe ou vivent leurs écarts en secret [11].
Comment les juifs non pratiquants du Québec abordent-ils la question ?
Pour les juifs québécois qui ne suivent pas la loi rabbinique, la vie de couple relève de choix personnels, même lorsque l'attachement à l'identité juive reste fort. Le judaïsme se définit autant comme une appartenance à un peuple que comme une pratique religieuse : l'Encyclopédie canadienne estime qu'une partie des juifs canadiens déclare une origine juive sans religion [6]. Leur rapport aux règles rabbiniques sur la sexualité relève alors d'une décision individuelle.
Les mariages et unions mixtes donnent une mesure indirecte de cette évolution. En 2021, 22 % des juifs en couple du Grand Montréal vivaient avec un conjoint non juif, marié ou non, contre 31,1 % en moyenne au Canada et 47,6 % à Vancouver ; 8 780 juifs montréalais étaient dans cette situation [8]. Le nombre de juifs vivant dans une famille mixte a toutefois progressé de 29 % en dix ans, pour atteindre 12 760 [8].
Le contexte québécois joue aussi. En 2021, 42,7 % des couples québécois vivaient en union libre, contre 22,7 % dans l'ensemble du Canada [13]. Les familles juives de Montréal, notamment francophones, partagent cet environnement, que décrit notre article sur l'union libre au Québec en chiffres. Aucune statistique publique ne mesure toutefois les relations prénuptiales selon la religion ; la diversité des pratiques ne peut donc être décrite que par courant, sans chiffre précis.
Cette coexistence entre une minorité très observante et une majorité plus libérale se lit enfin dans la géographie communautaire : Côte-Saint-Luc (54 %) et Hampstead (64 %) restent les municipalités les plus juives, tandis que la croissance récente touche Outremont, Westmount, Parc-Extension, l'ouest de l'île et la Rive-Sud [8]. Pour comparer avec les autres traditions présentes au Québec, voir notre article sur les religions et les relations avant le mariage.
Questions fréquentes
Qu'est-ce que la dot en droit biblique ?
C'est une somme versée par le futur mari au père de la jeune femme, appelée mohar en hébreu et souvent traduite par « prix de la fiancée ». Exode 22 oblige le séducteur d'une vierge non fiancée à la verser et à épouser la jeune femme, ou à payer cette somme si le père refuse. Elle diffère de la dot moderne, apportée par la famille de l'épouse.
Les juifs réformés acceptent-ils l'union libre ?
En partie. Le judaïsme réformé présente toujours le mariage comme l'idéal et n'attribue pas officiellement de sainteté aux couples non mariés. Il invite toutefois ces couples à suivre les mêmes valeurs que le mariage, sans les condamner.
Combien de juifs vivent à Montréal ?
Environ 90 250 selon les estimations de la Fédération CJA fondées sur le recensement de 2021, soit 2,1 % de la population du Grand Montréal. C'est 580 de plus qu'en 2011, première hausse depuis une cinquantaine d'années. Montréal regroupe 22,3 % des juifs du Canada.
Un enfant né hors mariage est-il un mamzer ?
Non. Dans la loi juive, le statut de mamzer concerne les enfants nés d'unions interdites, comme l'adultère d'une femme mariée ou l'inceste. L'enfant de deux parents non mariés n'en relève pas.
Qu'est-ce qu'un shidduch ?
Le shidduch est une union arrangée par un entremetteur, le shadchan. Dans les milieux ultra-orthodoxes, c'est pratiquement la seule voie vers le mariage : l'entremetteur réunit des informations sur les candidats et organise les rencontres. Ce système existe aussi, de façon plus souple, dans d'autres milieux juifs.
Où vivent les hassidim de la région de Montréal ?
Ils vivent surtout à Outremont et dans le Mile End, où ils sont installés depuis le début des années 1940. La communauté Tash, fondée en 1951, est établie à Boisbriand, dans les Laurentides, et compte plus de 2 400 personnes. Les ultra-orthodoxes forment environ un cinquième des juifs du Grand Montréal.
Les mariages mixtes sont-ils fréquents chez les juifs de Montréal ?
Moins qu'ailleurs au Canada : 22 % des juifs en couple du Grand Montréal avaient un conjoint non juif en 2021. La moyenne canadienne est de 31,1 % et le taux atteint 47,6 % à Vancouver. Le nombre de juifs vivant dans une famille mixte a cependant augmenté de 29 % en dix ans.
Sources
- sefaria.org — https://www.sefaria.org/Exodus.22.15
- biblegateway.com — https://www.biblegateway.com/passage/?search=Exode+22%3A16-17%3BDeut%C3%A9ronome+22%3A28-29&version=LSG
- sefaria.org — https://www.sefaria.org/Mishnah_Kiddushin.1.1?lang=bi
- sefaria.org — https://www.sefaria.org/Mishneh_Torah%2C_Marriage.1.4?lang=bi
- myjewishlearning.com — https://www.myjewishlearning.com/article/jewish-views-on-premarital-sex/
- thecanadianencyclopedia.ca — https://www.thecanadianencyclopedia.ca/fr/article/judaisme
- thecanadianencyclopedia.ca — https://thecanadianencyclopedia.ca/en/article/synagogues
- thecjn.ca — https://thecjn.ca/?p=247930
- www150.statcan.gc.ca — https://www150.statcan.gc.ca/n1/daily-quotidien/221026/dq221026b-fra.htm
- jcrelations.net — https://www.jcrelations.net/fr/article/deboulonner-les-mythes-sur-les-hassidim-doutremont.pdf
- jcrelations.net — https://www.jcrelations.net/fr/recensions-de-livres/review/les-juifs-hassidiques-de-montreal.pdf
- myjewishlearning.com — https://www.myjewishlearning.com/article/how-does-jewish-matchmaking-work/
- www150.statcan.gc.ca — https://www150.statcan.gc.ca/n1/daily-quotidien/220713/t001b-fra.htm
Information générale, ce n'est pas un conseil juridique ni religieux.


